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Dix ans après le 13-Novembre, la Croix-Rouge face aux cicatrices de la "médecine de guerre"
"C'était clairement de la médecine de guerre". Dix ans après, le souvenir d'Eric, qui "gérait les secours" de la Croix-Rouge à Paris cette nuit-là, résume la rupture que les attentats du 13 novembre 2015 ont représentée pour les bénévoles.
Ce soir-là, la France bascule dans l'horreur. 130 morts et des centaines de blessés au Stade de France, sur les terrasses parisiennes, au Bataclan.
Près de 400 bénévoles et 54 véhicules de la Croix-Rouge sont mobilisés dès les premières heures dans le cadre du plan Aramis, leur dispositif d'urgence conçu pour les accidents "multi-sites".
L'association connaissait les scénarios "multivictimes" (accidents, explosions), mais n'avait pas anticipé ce genre d'attaques.
"Nous étions restés sur l'habitude des explosions", explique Florent Vallée, directeur de l'urgence de la Croix-Rouge. "Nous n'avions pas envisagé d'avoir des gens qui tirent à l'arme de guerre dans les rues de Paris."
- "Tirs de kalachnikovs" -
La rupture s'opère d'abord sur le front "sécuritaire".
"Très vite, la problématique a été la sécurité de nos intervenants", poursuit M. Vallée.
Eric, chef de chantier de 51 ans et bénévole depuis 33 ans, comprend que les règles ont changé près du Bataclan : "Quand je suis descendu de la voiture, j'ai entendu les kalachnikovs tirer. J'ai immédiatement compris le danger et j'ai dit aux équipes de se mettre à l'abri", raconte-t-il à l'AFP.
Camille, 37 ans, assistante sociale à l'époque et bénévole depuis 2010, envoyée sur l'attaque contre le Comptoir Voltaire, confirme que la vraie rupture fut cette prise de conscience du danger, "quand les forces de l'ordre ont signalé le risque d'explosion de la ceinture d'explosifs" d'un des jihadistes.
"J'ai réalisé l'importance du rapport au risque. On nous a toujours appris qu'il fallait d'abord se protéger soi-même, mais là, j'ai compris pourquoi".
L'autre choc est "la saturation", explique Florent Vallée. "Vous partez avec une adresse et en fait vous vous arrêtez sur la route parce que vous tombez sur une autre terrasse".
Sur le terrain, l'urgence impose de revenir aux "fondamentaux parce que dans une ambulance, à l'époque, vous aviez un garrot tourniquet, pas 50. Face à cette masse, il faut improviser avec ce que vous avez : une ceinture, un drap", poursuit-il.
Eric confirme : "Moi, j'ai ma ceinture qui est partie sur une jambe pour faire un garrot".
Au Comptoir Voltaire, Camille décrit une scène "de guerre", où le tri des blessés s'est fait "au système D" : "On a dû improviser, on s'est servi d'un marqueur pour écrire sur les gens, sur leurs mains, sur leur front, simplement pour savoir qui avait été vu et le degré de blessure".
- "Psychotraumatisme vicariant" -
À la mairie du 11e arrondissement, transformée en centre d'accueil, le climat "extrêmement calme" contraste avec le chaos, se souvient la psychologue Rosine Duhamel.
C'est le calme du choc. Les secouristes y découvrent une mission inédite : le "secours à des personnes qui ont vécu un traumatisme psychique". Son rôle est alors de "soutenir ses propres équipes" face à cette situation.
Car un risque invisible pèse sur ces secouristes : le "psychotraumatisme vicariant", explique la psychologue. "On n'a pas vécu l'événement directement, mais à entendre les récits des victimes, on peut vivre une forme de traumatisme également".
L'après-13-Novembre impose une réorganisation. Dès 2016, l'association a fait évoluer son plan Aramis en un "Plan de préparation aux nouvelles menaces" (PPNM), qui impose la protection des intervenants comme priorité absolue et systématise le soutien psychologique post-intervention.
Concrètement, "on a développé une initiation au premier secours psychologique", explique Rosine Duhamel. Durant ces exercices, des personnes apparaissant comme non blessées physiquement simulent la prostration, l'état de choc, précise-t-elle.
Surtout, l'organisation lance un suivi systématique de ses troupes.
Au total, 700 bénévoles ont été mobilisés sur les quinze jours d'opérations.
"On a fait rappeler tous nos volontaires par des psychologues", souligne M. Vallée, précisant que pour certains, "le choc a été trop grand".
"Refroidi", Eric a pour sa part arrêté le secourisme en 2016, mais il témoigne des conséquences paradoxales de l'événement : "On a eu plus d'arrivées de bénévoles que de départs".
V.Dantas--PC