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Alcool sur ordonnance: un bar de Shanghai mixe médecine et cocktails
Dans un bar de Shanghai à la lumière tamisée, Helen Zhao se fait prendre le pouls. Une donnée essentielle pour que le barman puisse préparer à cette étudiante un cocktail personnalisé, inspiré de la médecine traditionnelle chinoise.
Ce type d'établissement s'est multiplié dans plusieurs villes, surfant sur une tendance que les jeunes Chinois appellent ironiquement "l'hygiène de vie punk" — ou l'art de s'adonner aux excès tout en les compensant par des soins réparateurs.
Au bar "Niang Qing" à Shanghai, un docteur en blouse blanche établit un diagnostic de la santé des clients à partir de leur pouls. Puis un barman expert en confection de cocktails leur élabore des boissons sur mesure, intégrant à l'alcool herbes et racines de la médecine traditionnelle chinoise (MTC).
Ici, pas d'étagères remplies d'alcools: les murs sont bordés de tiroirs d'apothicaire garnis d'ingrédients comme des baies de goji ou des racines d'angélique, dont les senteurs imprègnent la pièce.
"Ce bar, en fait, c'est une opportunité pour moi" de surveiller ma santé, confie Helen Zhao, 26 ans, qui dit avoir un mode de vie "typique des jeunes", fait de vie nocturne et de malbouffe.
"A la base, j'aime bien boire un verre après le travail. Ici, je peux en même temps vérifier si j'ai un pépin physique, tout en essayant de me convaincre" que ces boissons sont bonnes pour le corps, explique-t-elle.
Pour le médecin attitré du bar, le docteur Ding, le concept n'est pas aussi paradoxal qu'il y paraît.
"L'association de la médecine chinoise et de l'alcool a une longue histoire dans la MTC. On parlait autrefois de vin médicinal", affirme-t-il.
Il précise toutefois que le bar vise davantage à sensibiliser à la santé qu'à proposer un traitement.
- "Réduire les dégâts" -
Le marché du travail chinois est particulièrement intense et la culture du "996" (c'est-à-dire travailler de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept) reste répandue.
Ces dernières années, des cas de jeunes employés présumés morts d'épuisement ont circulé en ligne, alimentant le débat sur la santé mentale et physique.
Dans le bar "Niang Qing", Cici Song, 41 ans, cadre dans le tertiaire, raconte que "les soirées tardives sont les seuls vrais moments qu'on peut consacrer pleinement à soi-même".
"Mais en même temps, on veut prendre soin de son corps", ajoute-t-elle en sirotant une boisson ambrée censée améliorer sa constitution fragile, tout juste diagnostiquée par le médecin du bar.
"C'est une forme d'équilibre, il faut s'amuser tout en essayant de réduire les dégâts", plaisante-t-elle.
La formule semble séduire.
Fondé l'an dernier par des étudiants de l'Université de médecine traditionnelle chinoise de Shanghai, "Niang Qing" compte déjà cinq établissements en Chine.
"On a constaté que beaucoup de jeunes s'intéressent à la MTC, mais que les manières de la découvrir sont parfois ennuyeuses", explique Wu Siyuan, le cofondateur, âgé de 22 ans.
Le bar a été créé pour permettre de découvrir la médecine traditionnelle "grâce au divertissement", souligne-t-il.
- Devenir Chinois -
Plus largement, les jeunes Chinois ont un intérêt croissant pour des produits qui réinventent la culture traditionnelle avec des codes contemporains.
La MTC, en particulier, connaît un regain de popularité à l'échelle mondiale.
Sur TikTok, la tendance "Becoming Chinese" ("Devenir Chinois"), qui consiste à adopter la manière chinoise de vivre et de se soigner, fait fureur ces dernières semaines.
Elle voit des internautes étrangers préparer des infusions d'herbes, boire de l'eau chaude ou pratiquer des exercices physiques traditionnels. Un phénomène qui a déjà cumulé des centaines de milliers de mentions "J'aime".
Le "Niang Qing" attire lui aussi un nombre croissant de clients étrangers, selon son fondateur.
Ce succès s'inscrit dans une évolution des modes de consommation en Chine, qui deviennent davantage centrés sur l'expérience client plutôt que sur les biens matériels.
"Les jeunes subissent une forte pression et ont besoin de nouveaux espaces de détente", souligne Hua Hui, professeur à l'Université Jiaotong de Shanghai.
"C'est justement ce que proposent les bars de médecine traditionnelle: une nouvelle occasion de rencontrer des gens et de gagner en bien-être, adaptée à l'air du temps."
M.Gameiro--PC