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Au Cachemire, vivre à quelques mètres de ses proches, mais hors de portée
Le Cachemiri Raja Basharat peut apercevoir la tombe de son frère de l'autre côté de la rivière qui divise cette région disputée entre l'Inde et le Pakistan, mais ne peut s'y rendre pour l'Aïd al-Adha, comme c'est la tradition pour les musulmans.
La fête religieuse a été un douloureux rappel de la séparation imposée aux familles cachemiries entre les deux parties de la région himalayenne, dans une atmosphère toujours plus tendue après une forte escalade l'an dernier.
"L'Aïd est une fête de joie et de célébration, mais pour nous elle est devenue un symbole de chagrin, de tristesse et d'impuissance", dit Raja Basharat, qui vit dans la région du Cachemire administrée par le Pakistan.
Regardant la voie d'eau qui marque la frontière de facto, il se remémore avec douleur la mort de son frère Raja Liaqat, survenue en avril du côté administré par l'Inde.
Au lieu de se rendre sur la tombe de son frère, à quelques mètres seulement, pour l'Aïd al-Adha, qui s'est achevé jeudi au Pakistan, il n'a pu que la regarder de loin.
"Parfois, j'ai envie de sauter dans cette rivière", confie-t-il. "Si nous ne pouvions pas vivre ensemble dans ce monde, alors peut-être pourrions-nous au moins reposer ensemble après la mort."
Le Cachemire reste une source de tension entre les puissances nucléaires indienne et pakistanaise depuis la partition de l'Inde britannique en 1947.
Les deux pays revendiquent l'intégralité de la région, mais en administrent des portions distinctes.
La Ligne de contrôle, longue de 740 kilomètres, sert de frontière militaire divisant le territoire, traversant montagnes, forêts, villages et, dans certains cas, séparant des familles.
- Cette rivière "a déchiré des familles" -
Au fil des décennies, mariages, funérailles et célébrations familiales se sont souvent déroulés sans la présence de proches qui vivent pourtant à très courte distance.
"Cette rivière est visible par tous aujourd'hui, mais en réalité elle n'a pas seulement divisé deux pays, elle a aussi déchiré des familles", déclare Laiba Raja, la nièce de Raja Liaqat. "Lors de l'Aïd, les gens rendent visite à leurs proches (...) mais où sommes-nous censés aller ?"
Pendant des années, des familles séparées par la frontière se rassemblaient sur les rives opposées de la rivière pour se saluer et apercevoir brièvement leurs proches.
Mais le regain de tensions entre les deux pays et le renforcement des mesures de sécurité ont quasiment fait disparaître ces rencontres informelles en face-à-face.
Les liens entre les deux pays voisins se sont raidis l'an dernier après une attaque dans le Cachemire administré par l'Inde qui a fait 26 morts, principalement des touristes hindous, entraînant leur pire conflit depuis des décennies.
Selon Uzair Ahmed, le dirigeant d'une organisation de réfugiés cachemiris basée dans la partie administrée par le Pakistan, environ 48.000 réfugiés vivent actuellement dans des camps et des villes à travers le Pakistan.
Beaucoup continuent de nourrir le mince espoir de pouvoir un jour se réunir avec des proches de l'autre côté de la frontière.
Alors que le soir tombe sur Keran, les montagnes projettent de longues ombres sur la rivière servant de démarcation, tandis que des enfants jouent près de l'eau et que des soldats montent la garde depuis des postes éloignés.
Par beau temps, les habitants peuvent voir des maisons sur la rive opposée.
"Nos anciens sont morts en attendant le jour" où ils pourraient embrasser leurs proches, prier ensemble ou faire leurs adieux aux personnes décédées, dit M. Ahmed.
"Maintenant, une nouvelle génération grandit avec le même espoir."
P.Serra--PC