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Au Pakistan sous les inondations, personne ne sait plus où est son village
Depuis une digue érigée à la va-vite pour protéger la ville de Mehar, dans le sud du Pakistan, seuls le haut des minarets d'une mosquée et la partie supérieure d'une station d'essence émergent d'un vaste lac créé par les inondations sur des dizaines de kilomètres de long.
Au-delà, des centaines de villages et d'immenses pans de terres agricoles ont disparu sous les eaux, après des inondations déclenchées par des pluies de mousson torrentielles depuis juin et qui ont submergé un tiers du pays.
"Personne ne sait plus où est son village. L'homme de la rue ne peut plus reconnaître sa propre maison", remarque Ayaz Ali, dont le village, dans cette province du Sind, est sous près de sept mètres d'eau.
Le gouvernement provincial estime que plus de 100.000 personnes ont été déplacées par cette étendue d'eau nouvelle, née des pluies record et de la crue en certains endroits du grand fleuve Indus tout proche.
Dans tout le pays, plus de 33 millions de personnes ont été affectées par les inondations, près de deux millions d'habitations et entreprises détruites, 7.000 km de routes emportés et 256 ponts détruits.
Chauffeur de bus de profession, Ayaz guide les volontaires de la Marine pakistanaise, qui naviguent sur ces eaux dans deux canots pneumatiques, pour délivrer de la nourriture aux habitants ou convoyer des personnes ayant besoin de soins vers la ville.
Grâce à son excellente mémoire, Ayaz est capable d'identifier les villages engloutis rien que par la géographie des pylônes électriques ou le contour de la cime des arbres.
Avec son aide, les militaires fouillent les rares bouts de terre restés émergés, où s'abritent certaines familles, qui refusent d'être évacuées quand bien même leur situation s'aggrave avec la chaleur accablante.
- "Comment pourrions-nous partir?" -
"Leur maison et leurs biens sont tellement précieux pour eux", explique un soldat, qui réclame l'anonymat, en regardant l'immense étendue d'eau qui l'entoure.
"Quand j'ai rejoint la Marine, jamais je n'aurais imaginé faire quelque chose comme ça", avoue-t-il.
Le moteur coupé, l'embarcation avance au ralenti entre les cimes des arbres, et il faut même baisser les têtes pour passer sous des lignes électriques à l'approche d'un petit groupe de maisons à moitié effondrées et encerclées par l'eau.
Des dizaines de personnes attendent là. Beaucoup continuent aussi à refuser de partir, inquiètes que leur bétail - leur dernière richesse - ne meure ou ne soit volé en leur absence, ou alors redoutant la vie dans les camps pour déplacés apparus un peu partout dans le pays.
"Notre vie et notre mort sont liées à notre village. Comment pourrions-nous partir?", demande Aseer Ali, enfoncé dans l'eau jusqu'aux genoux et refusant de laisser partir son épouse, pourtant enceinte de huit mois.
D'autres finissent par céder - des hommes fiévreux, de jeunes enfants ayant la diarrhée, une femme âgée se murant dans le silence par peur - et montent sur le canot, qui emmène désormais vers la ville bien deux fois plus de personnes qu'il n'est censé.
Parmi celles-ci, se trouve une jeune mère qui a eu l'immense douleur de perdre son nouveau-né quand l'eau a monté autour de sa maison la semaine dernière.
- 'Partis protéger la ville' -
Elle chancèle comme sous l'effet d'une insolation, son enfant de deux ans à ses côtés souffrant lui aussi sous le soleil de midi. Un militaire tente de les soulager en les arrosant copieusement d'eau.
La nouvelle digue en boue, de 35 km de long, a pour l'instant empêché le lac de s'étendre et de submerger la ville de Mehar, qui abrite plusieurs centaines de milliers d'habitants.
De nombreux déplacés sont arrivés en ville ces trois dernières semaines, s'installant dans des camps de fortune créés sur des parkings, dans des écoles ou sur des autoroutes.
"Toujours plus de familles arrivent au camp. Elles sont dans un état horrible", observe Muhammad Iqbal, de la fondation Alkhidmat, une organisation humanitaire pakistanaise qui est la seule présente dans le plus grand camp de la ville, lequel accueille environ 400 personnes.
"Il y a un énorme besoin en eau potable et en toilettes", explique-t-il. Mais les déplacés pourraient devoir encore attendre, la priorité du gouvernement étant de drainer l'eau des zones inondées.
La pression de l'eau a augmenté sur les barrages et réservoirs prêts à déborder, obligeant les autorités à creuser des canaux de dérivation pour sauver des endroits densément peuplés, parfois au détriment des zones rurales.
"Ils sont tous partis protéger la ville, mais pas les pauvres des zones rurales", déplore Umaida Solangi, une femme âgée de 30 ans se reposant avec ses enfants sur un lit de cordes tressées dans un camp.
P.Sousa--PC