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Anna-Bella Failloux, une chercheuse face à la menace mondiale du moustique
Dès son enfance à Papeete, en Polynésie française, les moustiques l'ont fascinée: Anna-Bella Failloux a voulu dédier sa vie à leur étude, bien avant que les maladies qu'ils transmettent ne deviennent, avec le réchauffement climatique, un sujet d'inquiétude mondial.
"Il faut accepter de temps en temps d'être piqué par un moustique. Ce qu'il faut éviter, c'est que trop de personnes tombent malades et meurent des infections" qu'ils diffusent (dengue, chikungunya, fièvre jaune, Zika), souligne l'entomologiste de 63 ans au regard malicieux derrière des lunettes cerclées de noir, en retraçant pour l'AFP le parcours qui l'a conduite à devenir la spécialiste du sujet à l'institut Pasteur, à Paris.
A Papeete, où ses parents, petits commerçants issus de la troisième génération d'immigrés chinois, sont arrivés à la fin du 19e siècle, le décor de "carte postale" était assombri par l'omniprésence d'une maladie tropicale: la filariose de Bancroft, transmise par le moustique Aedes polynesiensis et dont la forme grave, l'éléphantiasis, donne de terribles gonflements des jambes, des bras et des parties génitales.
Celle-ci est causée par des moustiques qui "injectent un petit ver: logé dans les ganglions lymphatiques, il bouche la circulation de la lymphe", décrit la chercheuse, restée marquée par une maladie qui, lorsqu'elle était enfant, touchait "30% de la population polynésienne".
Fascinée par les moustiques, elle se dit alors que "travailler sur les insectes c'est bien, mais travailler sur des insectes d'intérêt médical, c'est encore mieux".
- A l'ère du réchauffement -
Son bac en poche, cette aînée de cinq filles décroche une bourse et part étudier la biologie à Toulouse -"quel froid l'hiver !". Cinq ans plus tard, après un DEA consacré aux phytophages - des ravageurs de plantes, dont les insectes font partie - elle obtient un poste d'entomologiste à l'Institut Malardé de Papeete et entame une thèse sur Wuchereria bancrofti, le ver qui cause la filariose.
Mais si son coeur reste "dans les territoires ultramarins" où elle aurait aimé travailler, c'est dans l'Hexagone qu'elle poursuit ses travaux: "j'ai rencontré un mari en métropole... donc voilà", sourit-elle.
A l'Institut Pasteur, à Paris, elle entame alors son post-doctorat et travaille sur la dengue en enrichissant ses connaissances en virologie.
Elle se dédie alors aux moustiques qui piquent les humains. "Il y a 30 ans, le changement climatique n'était pas d'actualité, le moustique non plus, mais à Pasteur, on ne m'a jamais dit de changer de sujet. Heureusement j'ai persisté: à un moment, ils ont eu besoin de moi", s'amuse-t-elle.
Parmi quelque 250 arbovirus transmis par des moustiques, 100 sont pathogènes pour les humains et le réchauffement planétaire et la fréquence des voyages "dans des pays où on est susceptible de s'infecter, parce que des virus y circulent quasiment toute l'année", leur ont "offert une aire de jeu de plus en plus vaste", souligne celle qui dirige aujourd'hui l'unité Arbovirus et insectes vecteurs de Pasteur.
- Chasse aux larves -
Avec le réchauffement, 80% de la population mondiale court aujourd'hui le risque d'être exposé à une ou plusieurs maladies infectieuses longtemps considérées comme tropicales, qui font plus d'un million de morts par an, en majorité des enfants, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Sollicitée dans le monde entier - le réseau Pasteur compte 32 instituts sur cinq continents -, la scientifique rencontre des anthropologues et des climatologues pour son travail "au carrefour de nombreuses disciplines et cultures".
"J'aime beaucoup ce que je fais et quand on aime, on ne compte pas", explique celle qui a hérité du sens du "travail acharné" de ses parents . "C'est à la fois intellectuel, parce que je côtoie des gens très intelligents, et manuel: on court après les moustiques dans la nature, on fouille des pneus et des décharges pour trouver des larves...", décrit la chercheuse, qui a cousu les voiles des pièges à moustiques installés à Paris dans le cadre d'un programme de surveillance.
A la tête d'une équipe d'une quinzaine d'étudiants, techniciens, ingénieurs, Anna-Bella Failloux - dont les enfants, l'une graphiste, l'autre expert en cybersécurité, n'ont pas choisi la voie scientifique - s'installera en 2028 dans le nouveau centre de recherches dédié aux maladies vectorielles sur le site historique de Pasteur à Paris, qui y investit 30 millions d'euros.
Son ambition? Y "développer des stratégies de lutte propres et durables" contre le moustique, notamment grâce à des recherches sur son microbiote.
L.Mesquita--PC