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Paris-Roubaix: la Trouée d'Arenberg, au cœur de l'Enfer
"Quand tu entres dans la Trouée d'Arenberg, tu fermes les yeux et tu fais une prière." Bienvenue dans le secteur pavé le plus mythique et le plus dangereux de Paris-Roubaix, bienvenue en Enfer.
Dimanche encore, la célèbre tranchée, un bout droit hostile et interminable de 2300 mètres dans la forêt de Raismes-Saint-Amand-Wallers, promet d'être l'endroit où le peloton finit par exploser lors de la Reine des classiques.
On a beau être encore à 95 km du vélodrome de Roubaix, c'est ici que s'opère l'impitoyable tri entre les aspirants à la gloire et les candidats à l'abandon, voire à l'hôpital...
"Ce pavé est tellement différent des autres. Très rude. Complètement disjoint. Ca tape énormément. Il y a des grands risques de crevaison, de bris de roue ou de bris de vélo. Tant qu'on n'a pas passé la Trouée d'Arenberg, il n'y a aucune garantie d'aller jusqu'à Roubaix", récapitule Thierry Gouvenou, le directeur de l'épreuve, vainqueur de Paris-Roubaix chez les amateurs en 1990 et 7e chez les pros en 2002.
Officiellement appelée la Drève des Boules d'Hérin, la Trouée martyrise le peloton depuis 1968, sur proposition de Jean Stablinski, champion de monde 1962, qui avait travaillé dans les mines d'Arenberg avant de devenir cycliste.
Depuis, des générations de coureurs s'y sont cassés les dents, ou un fémur.
- "Plus tu vas vite, plus c'est facile" -
En 1998, le Belge Johan Museeuw, favori, se brise une rotule et échappe de peu à l'amputation. Trois ans plus tard, Philippe Gaumont se casse la jambe. Et en 2016 c'est au tour de l'Australien Mitchell Docker de faire le tour du monde avec l'image de son visage en sang de haut en bas.
"Cette trouée fait peur à tout le monde, explique Julien Jurdie, directeur sportif chez Decathlon CMA CGM. Quand tu entres dedans, tu fermes les yeux et tu fais une prière."
Et une fois à l'intérieur, c'est un calvaire. On est secoué dans tous les sens. Les bras plus encore que les jambes sont mis au supplice. On a mal à la tête tellement ça tape. C'est brutal.
Pour survivre, pas le choix. "Il faut aller vite. Plus tu vas vite, plus c'est facile. Sinon tu butes contre tous les pavés", explique Cédric Coutouly, cinq Paris-Roubaix au compteur entre 2005 et 2010.
"Faut bombarder, bombarder, bombarder", abonde Steve Chainel, 16e en 2012, en repérage mardi dans la Trouée pour Eurosport.
Depuis deux ans, l'entrée dans le secteur pavé a pourtant été ralentie. L'approche en faux-plat descendant, permettant aux coureurs d'aborder la tranchée comme des furies, à 75 km/h, a été jugée trop périlleuse.
Après une chicane provisoire en 2024, les organisateurs ont organisé, moyennant quelques travaux, un crochet qui longe le site minier d'Arenberg, lieu de tournage au film Germinal, histoire de casser la vitesse des coureurs.
Mais la Trouée reste le lieu le plus accidentogène du cyclisme et elle fait peur. "Arenberg ? Effrayant", résume Tadej Pogacar.
- Les "fétichistes", voleurs de pavés -
La course femmes continue d'ailleurs à l'éviter soigneusement. Trop dangereux.
Quand il pleut, c'est pire. Les pavés en granit, déjà souvent humides à cause de l'environnement forestier, deviennent terriblement glissants, à cause aussi des brins d'herbe qui sommeillent entre les pierres.
Le site est classé et la circulation automobile strictement interdite. "Du coup, il n'y a pas de nettoyage fait par les véhicules qui passent. La nature reprend ses droits facilement", souligne Gouvenou.
C'est pourquoi cette année encore, des chèvres sont venues désherber l'endroit pendant un mois.
Un autre animal, le sanglier, a été moins coopératif. "Les sangliers sont chez eux dans la Trouée d'Arenberg mais ils ont tendance à ramener beaucoup de terre et de feuilles sur les pavés. Il a fallu une gros nettoyage cette année", ajoute Gouvenou.
D'ici dimanche, un autre péril menace la Trouée. "Il y a des +fétichistes+ qui volent des pavés, il nous manque une trentaine qu'il faudra remplacer avant la course", explique à l'AFP Pascal Sergent, le président des Amis de Paris-Roubaix, une association dédiée à la préservation et à l'entretien des secteurs pavés.
Peut-être le prix à payer pour constituer un mythe du cyclisme. Un paradis pour ses fans. Un enfer pour les coureurs.
L.Carrico--PC