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Dans les villages du Bangladesh, le long combat contre la mortalité maternelle
Elle s'est tortillée sur sa chaise et a rougi d'embarras, avant d'afficher un large sourire. "Donner la vie, c'est le moment le plus important et le plus critique pour une femme. Je suis fière de pouvoir être avec elles à ce moment-là".
A 25 ans, Nargis Akhter n'a pas le titre de sage-femme, encore moins le diplôme. Mais elle en assume largement les charges.
Elle-même mère d'une fille et d'un garçon, cette Bangladaise du district rural de Bishwambharpur (nord) est devenue "assistante de naissance" après un deuxième accouchement compliqué.
"Mon mari m'a envoyé dans une clinique pour apprendre à accoucher. Ça m'a plu, j'ai décidé de le faire pour les autres", dit-elle. "Ici, beaucoup de femmes n'ont pas accès à des soins de qualité".
En cinq ans, elle a pratiqué plus de 400 accouchements.
Dans son village perdu au milieu des rizières, la jeune femme est le maillon anonyme d'une longue chaîne de soins et de solidarités tressée par les autorités sanitaires du Bangladesh pour protéger les mères et leurs nouveaux-nés.
Dans ce pays pauvre à majorité musulmane, où les traditions imposent encore aux femmes d'accoucher à domicile, ce réseau a fait des miracles.
Ces vingt dernières années, le taux de mortalité des femmes enceintes a chuté de 72%, à 123 morts pour 100.000 naissances. Celui des bébés de 69%, à 20 morts pour 100.000 naissances, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Mais ces progrès restent fragiles. Dépendants du maigre flux d'argent public, de la générosité des ONG et organisations internationales et, surtout, de l'engagement des acteurs de la chaîne, autorités, personnels de santé et volontaires.
- Tout-venant -
Ce jour-là, Nargis Akhter examine une mère et sa fille née il y a trois semaines dans cette "clinique communautaire" du village de Miarchior.
Ici pas de blouses blanches, mais des volontaires formés comme elle au tout-venant des grossesses et des naissances.
"Je voulais accoucher chez moi mais je n'étais pas en bonne santé", raconte la mère, Mafia Akhter. "Mon premier bébé est mort et je me suis dit que si je n'allais pas à l'hôpital ça pourrait recommencer (...) J'ai donc accouché ici".
"Je n'accepte une patiente que si je suis sûre qu'il n'y a pas de risque", complète l'assistante de naissance. "Sinon, je l'envoie dans un centre où elle pourra consulter un médecin ou une sage-femme".
Ce deuxième rideau du réseau, celui des cas délicats, c'est l'affaire du Dr Abdullahel Maruf.
Depuis quatre ans, il dirige l'hôpital du district. Jusqu'à 500 patients par jour, pour deux tiers des femmes enceintes et des jeunes mères.
Chaque année, 7 à 8 parturientes y décèdent. Et pour le médecin, c'est beaucoup trop.
"On pourrait facilement réduire ce chiffre si nous avions tous les effectifs requis", peste-t-il. Sur les cinq postes de médecins de son établissement, seuls trois sont pourvus.
"On ne laisse jamais un patient sans soin mais ils doivent parfois attendre longtemps leur prise en charge", reconnaît le Dr Maruf.
- "Victoire" -
"On ne peut pas changer la géographie", ajoute-t-il, "en cas d'urgence, il faut du temps pour arriver ici". La région est noyée sous les pluies six mois par an. Et à la saison sèche, les villages reculés sont inaccessibles à la seule ambulance du district.
Plutôt que de ruminer sa frustration, le médecin préfère souligner la réussite d'une autre part de son travail, la sensibilisation des populations. Désormais, 70% des femmes du district accouchent dans un centre de santé plutôt que chez elles.
"C'est notre plus grande victoire", s'enorgueillit-il.
Lui-même ne compte pas son temps pour prêcher la bonne parole aux quatre coins du district.
"Il est primordial de signaler chaque grossesse dans votre communauté pour que tous puissent bénéficier des meilleurs soins", lance ce jour-là le Dr Maruf à des femmes de la localité de Majhertek.
Comme le directeur de l'hôpital, ils sont nombreux à participer à ce porte-à-porte d'éducation sanitaire.
Parmi eux, Alimgir Hosen, 36 ans. Ce matin, il explique à une mère comment enfiler un harnais pour porter son bébé prématuré à même la peau.
"Je suis un peu un médecin de la prévention", se targue-t-il.
Malgré les succès de ce réseau sanitaire au plus près du terrain, le Bangladesh reste encore loin des objectifs fixés par l'ONU pour 2030 en matière de mortalité maternelle et néonatale.
"Les défis demeurent, qu'il s'agisse d'offre ou d'accès aux soins. Seulement 41% des femmes bénéficient de quatre visites prénatales", décrit Golam Mothabbir, de l'ONG Save the Children.
- "Contraintes financières" -
"Et à cause des mentalités", ajoute-t-il, "les femmes ne décident toujours pas elles-mêmes de leur santé. Elle dépendent de leur mari, ou d'autres".
Maya Vandenent, du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), opine. "D'énormes progrès ont été accomplis (...) mais le mouvement se ralentit".
Un chiffre l'inquiète. Le Bangladesh ne consacre que 0,8% de son produit intérieur brut (PIB) à la santé publique. "Le gouvernement doit vraiment augmenter sa contribution", souligne-t-elle.
Dans son bureau du ministère de la Santé à Dacca, le conseiller spécial Sayedur Rahman concède volontiers que la santé publique n'est pas forcément la priorité politique de l'heure.
Sept mois après la chute de l'ex-Première ministre Sheikh Hasina, le gouvernement provisoire du prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus bataille pour sortir le pays du chaos et organiser des élections.
Médecin et universitaire, le Pr. Rahman dresse la liste de ses priorités en spécialiste.
"Il nous faut des ressources pour créer un réseau national d'ambulances, recruter plus d'anesthésistes, ouvrir des salles d'opération", énumère-t-il, "nos contraintes financières impactent directement les taux de mortalité maternelle et néonatale".
Très loin de la capitale, Nargis Akhter veut croire, elle, que le combat est en passe d'être gagné.
"Ici, presque plus aucune femme ne meurt en accouchant", souligne la volontaire. "Et pour moi, c'est le plus important".
C.Amaral--PC