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Malgré la rébellion, les travailleurs migrants toujours plus nombreux au Cachemire indien
Dès le retour des beaux jours, on les aperçoit le matin en petits groupes sur les places des villes. Des centaines de milliers de saisonniers travaillent tous les ans au Cachemire indien (nord-ouest), indifférents aux menaces de l'insurrection séparatiste.
Originaire de l'Etat du Bihar (nord-est), Mohammad Ghulam Sarwar, 25 ans, fait le voyage en train depuis près de 10 ans, et n'y renoncerait pour rien au monde.
"Le Cachemire est un vrai paradis", assure ce maçon, "je continuerai à y venir tant que j'en aurai la force".
Près d'un demi-million de journaliers abandonnent comme lui chaque année la chaleur étouffante du reste de l'Inde pour venir grossir la main-d'œuvre des chantiers ou des exploitations agricoles du Cachemire, dans les vallées de l'Himalaya.
Ces migrants sont devenus au fil des ans un rouage essentiel de l'économie locale.
Et leur nombre ne faiblit pas, même si les rebelles qui combattent depuis 1989 l'armée indienne dans cette région à majorité musulmane, que se disputent l'Inde et le Pakistan, les prennent régulièrement pour cible.
Depuis 2019, au moins 24 migrants ont été tués lors d'attaques attribuées aux séparatistes, selon les médias locaux. La dernière en date, en août, a causé la mort de deux ouvriers de l'Etat de Chhattisgarh (centre).
- "Plutôt venir ici" -
Sur la même période, 1.500 personnes sont été tuées dans les combats survenus dans la région, selon le portail South Asia Terrorism, dont 219 civils.
Pas de quoi effrayer Mohammad Ghulam Sarwar, qui y passe huit mois par an.
Les salaires avantageux compensent largement cette insécurité. Il est payé 1.200 roupies par jour (10,9 euros), contre 700 (6,3 euros) dans sa région d'origine... quand il y trouve un job.
"Ceux qui nous emploient ici font en sorte que leurs ouvriers soient heureux", dit-il, "et ils nous offrent de quoi manger et le thé quand on travaille".
Depuis longtemps, des millions d'Indiens préfèrent vendre leur force de travail dans les pays du Golfe. Les salaires pratiqués au Cachemire y sont pourtant quasiment équivalents, note M. Sarwar, frais et complications de visas ou de voyage en moins.
"Je ne veux pas partir à Dubaï ou dans un autre pays étranger", insiste un migrant du Bengale occidental qui a souhaité conserver l'anonymat, "je préfère venir ici".
La sécurité reste pourtant une inquiétude permanente dans les rues de la capitale, Srinagar, et sur les routes de tout le Cachemire.
- Cibles -
Même si les rebelles ont ralenti leurs opérations ces dernières années, les violences persistent.
Mohammad Ghulam Sarwar affirme avoir été le témoin du meurtre par des rebelles d'un barbier originaire comme lui du Bihar, il y a quelques années.
La rébellion justifie ses attaques contre les travailleurs migrants comme des représailles au harcèlement de leurs familles dont elle accuse la police.
Le jeune homme assure ne pas avoir renoncé à venir travailler au Cachemire pour autant. "La vie et la mort sont entre les mains de Dieu", juge-t-il. "Si je vis dans la peur, je n'aurai rien. Si je la dépasse, j'aurai tout."
A Srinagar, le maçon vit avec 200 autres migrants dans un bâtiment protégé. Un véhicule blindé des troupes paramilitaires indiennes est stationné en permanence devant la porte et des caméras en surveillent les abords en permanence.
Les migrants "font partie des cibles déjà visées par les terroristes dans le passé", note sous couvert d'anonymat un responsable des services de sécurité en faisant référence aux rebelles. "Mais les mesures de sécurité ont été renforcées."
Les autorités recommandent aux saisonniers de vivre groupés, et d'éviter de sortir à la nuit tombée.
- "Pas assez de main-d'œuvre" -
Les migrants répugnent généralement à évoquer la situation politique locale.
"Je n'ai pas de problèmes ici", promet Mohammad Iqbal, 53 ans, un peintre de l'Etat de l'Uttar Pradesh (nord). "Tout semble parfaitement calme ici."
D'autres sont moins affirmatifs.
"J'ai peur des terroristes", avoue Shahid Sofi, 24 ans, originaire du Bihar. "Mais les conditions de travail sont bonnes, le climat aussi", ajoute-t-il, "j'aime travailler dans les grands espaces du Cachemire".
Un migrant confie toutefois discrètement que ses pairs de confession hindoue recourent souvent à un patronyme musulman pour éviter les ennuis.
Du point de vue de l'emploi, l'avenir des travailleurs migrants au Cachemire semble assuré.
Dans une région où le taux de chômage est près de deux fois supérieur à la moyenne nationale - 6,7% contre 3,5% - les migrants occupent de nombreux emplois jugés ingrats par les locaux: agriculture, bâtiment et travaux publics, aide à domicile...
"Hormis dans l'artisanat, il n'y a pas assez de main-d'œuvre qualifiée", regrette un responsable de la Chambre locale de commerce et d'industrie, Mohammad Ashraf Mir.
"Nous sommes de plus en plus dépendants des travailleurs migrants", dit-il, "presque totalement même".
F.Ferraz--PC