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Ukraine: des corps éparpillés jonchent une rue à Boutcha
Certains ont les yeux ouverts face au ciel gris, d'autres le visage contre le goudron, tous portent des vêtements civils et chacun a sa propre posture dans le trépas. Une vingtaine d'hommes gisent samedi dans une rue de Boutcha, comme le constate un journaliste de l'AFP.
Les corps, apparemment des hommes, sont éparpillés sur plusieurs centaines de mètres, sans qu'on puisse dans l'immédiat déterminer la cause de leur mort, mais une personne présente une large blessure à la tête.
"Toutes ces personnes ont été abattues, tuées, d'une balle à l'arrière de la tête", assure à l'AFP Anatoly Fedoruk, le maire de cette ville située au nord-ouest de Kiev, et que les soldats ukrainiens viennent de reprendre aux forces russes.
L'un des hommes a les mains liées dans le dos avec un morceau de tissu blanc, un passeport ukrainien ouvert posé sur le sol à côté.
Il y a des corps un peu partout dans la ville, devant la station ferroviaire ou sur tel ou tel bas-côté, mais la violence qui surgit de la scène de cette rue présente un caractère systématique.
Seize de la vingtaine de cadavres sont allongés sur le trottoir ou sur le bord du trottoir. Trois sont au milieu de la chaussée et un autre dans la cour d'une maison. Un autre est à côté d'une voiture abandonnée, et deux autres encore gisent près de bicyclettes - l'un, gants orange et cagoule noire, est couché sur le flanc avec son vélo sur lui, comme s'il était tombé et ne pouvait pas se relever.
La peau des visages présente un aspect cireux, laissant penser que les cadavres sont là depuis au moins plusieurs jours.
- Ville dévastée -
Les horreurs de la guerre sont tellement entrées dans le quotidien à Boutcha que les derniers habitants passent devant les corps sans même leur jeter un regard.
Ces derniers jours, les forces russes se sont retirées de plusieurs localités proches de la capitale après l'échec de leur tentative de l'encercler. Elles quittent les régions de Kiev et de Tcherniguiv, dans le nord de l'Ukraine, avec pour objectif de se redéployer vers l'est.
L'Ukraine a annoncé que Boutcha avait été "libérée", mais cette ville a été dévastée par les combats: les journalistes de l'AFP ont pu y voir des trous béants provoqués par des obus dans des immeubles d'habitation et de nombreuses carcasses de voitures.
Illustration de la dureté des combats qui s'y sont déroulés, cette rue de Boutcha est jonchée de débris et de lignes électriques abattues. Des supermarchés, des cafés et des maisons sont brûlés ou détruits, le toit d'une église est endommagé. Seul un McDonald's semble avoir été épargné.
Toutes les habitations à proximité semblent désertes.
Une voiture de couleur argentée est couverte d'impacts de balles, une autre partiellement écrasée, tandis qu'une camionnette calcinée se trouve près de plusieurs corps. "Voilà les conséquences de l'occupation russe", lâche le maire.
Boutcha et la ville voisine d'Irpin ont été le théâtre de certains des combats les plus féroces depuis que la Russie a attaqué l'Ukraine le 24 février, quand les soldats russes tentaient d'encercler Kiev.
Ces deux cités naguère verdoyantes ont résisté, mais le prix payé a été terriblement élevé et la plupart des habitants ont fui les bombardements incessants et les attaques à la roquette.
- "Encore très effrayés" -
Les forces ukrainiennes n'ont pu complètement pénétrer qu'il y a un ou deux jours dans Boutcha, qui était inaccessible depuis près d'un mois et privée de toute aide.
Elles ont commencé samedi leurs premières livraisons de produits de première nécessité, répondant à l'urgence, et les morts doivent rester sans sépulture pendant un certain temps encore.
Des soldats ukrainiens distribuent nourriture et médicaments aux habitants à l'arrière d'un camion militaire vert. Un corps gît sous un drap, à une centaine de mètres seulement.
Les habitants de Boutcha sont "encore très effrayés, encore choqués", observe Yuriy Biriukov, un membre de l'équipe volontaire de défense territoriale de l'Ukraine qui supervise l'opération d'aide.
"Les civils ordinaires ne peuvent même pas imaginer les conditions dans lesquelles ils ont vécu pendant ce mois, avec l'artillerie, sans approvisionnement, sans aucune possibilité de sortir", ajoute-t-il.
Un résident a montré à l'AFP ce qu'il a présenté comme une tombe, surmontée d'une croix de bois verte, dans le jardin arrière d'une maison, où quatre personnes dont un enfant ont été enterrées.
Les personnes qui sont restées à Boutcha sont pour la plupart âgées. Un groupe de seniors est d'ailleurs rassemblé à une soupe populaire en plein air, autour d'un poêle de fortune, à côté d'une voiture Lada jaune aux pneus crevés.
Ils racontent que des soldats russes ont fait irruption dans les appartements du dernier étage de leur immeuble datant de l'ère soviétique, ont volé des objets et ont demandé à une femme âgée si elle avait des armes.
Ils disent aussi avoir compté, mardi, plus de 70 véhicules blindés russes en train de quitter la ville en roulant dans la direction opposée à celle de Kiev. Et les bombardements ont cessé jeudi.
"S'il y a la paix, tout sera merveilleux", veut croire Nadia Protopopova, 82 ans.
V.Dantas--PC