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Espionnage: des agents de sécurité russes à bord de la flotte fantôme près des côtes européennes
Deux employés d'une société de sécurité privée russe chargés de surveiller l'équipage et de collecter du renseignement se trouvaient à bord du Boracay, le pétrolier de la flotte fantôme russe arraisonné par la France en septembre et dont le capitaine est jugé ce lundi, a appris l'AFP de deux sources françaises ayant connaissance du dossier.
"Il y avait deux Russes à bord du Boracay", arraisonné par des commandos marine au large de la Bretagne, a affirmé à l'AFP une source ayant requis l'anonymat. Une information confirmée par l'avocat français du commandant.
Âgés de 34 et 40 ans, Aleksander T. et Maksim D., un ancien policier passé par le sulfureux groupe Wagner, étaient employés par la société militaire privée (SMP) russe Moran Security Group, selon la première source.
Cette société placée sous sanctions américaines a été fondée en 2009 par d'anciens officiers des services secrets russes (FSB) et entretient des liens étroits avec les autorités, selon cette source et plusieurs experts.
Contactés par l'AFP, ni Moran Security Group ni le ministère des Affaires étrangères russe n'avaient donné suite lundi.
Selon la chaîne américaine CNN, les deux hommes figuraient comme "techniciens" sur la liste d'équipage et avaient embarqué sur le Boracay le 20 septembre à Primorsk, près de Saint-Pétersbourg.
Le navire, qui transportait "une importante cargaison de pétrole" selon la justice française, avait été arraisonné une semaine plus tard en raison "des incohérences présentées par le pétrolier quant à sa nationalité" et son "absence de pavillon".
La flotte fantôme russe, dont les effectifs varient de 600 à 1.400 bateaux selon les estimations, est utilisée par Moscou pour contourner les sanctions occidentales contre ses ventes de pétrole.
Le président Emmanuel Macron a affirmé à plusieurs reprises vouloir "accroître la pression sur la flotte fantôme" pour empêcher la Russie de "financer son effort de guerre" en Ukraine. Un autre pétrolier, le Grinch, a été arraisonné le 22 janvier par la Marine française.
- Des dizaines de bateaux -
La présence de deux Russes à bord a été confirmée par l'avocat du capitaine chinois qui est jugé lundi par le tribunal correctionnel de Brest (ouest) pour "refus d'obtempérer".
"Il y avait deux citoyens de nationalité russe à bord, moi je considère qu'ils représentaient la cargaison", a déclaré à l'AFP Me Henri de Richemont, ajoutant qu'il ne s'agissait "pas de marins".
"Mon client n'a rien à voir avec cette présence, ce n'est pas lui qui met les Russes à bord de son navire", a-t-il ajouté.
Le capitaine et son second avaient été placés en garde à vue début octobre avant de reprendre la mer avec les deux Russes, qui ont débarqué lors d'une escale à Suez quelques jours plus tard.
Leur mission à bord était "d'assurer la protection du navire et de faire en sorte que le capitaine respecte bien les ordres donnés en conformité avec les intérêts russes", mais aussi de collecter du "renseignement", a affirmé à l'AFP la source ayant réclamé l'anonymat.
Selon elle, "des dizaines de bateaux de la flotte fantôme sont dotés de ces EPE (équipe de protection d'équipage, ndlr), notamment pour les escorter en mer Baltique et dans l'océan Atlantique", tous fournis par la société Moran.
"Quand ils passent à proximité des côtes européennes ou de moyens militaires, ils prennent des photos de nos bâtiments", a-t-elle précisé.
Le Boracay est également suspecté d'être impliqué dans les survols de drones ayant perturbé le trafic aérien danois en septembre - sans que le lien ait été formellement établi.
Interrogé par l'AFP, le chef du renseignement d'un pays riverain de la mer Baltique a lui confirmé "la présence de Moran à bord" de bateaux de la flotte fantôme depuis l'an dernier, estimant qu'"il existe a minima une coordination entre ces SMP et l'État russe".
"Le nombre de bâtiments de la flotte fantôme en mer Baltique - par où transite 60 % du pétrole russe - continue d'augmenter", a-t-il poursuivi.
Certains pétroliers sous sanctions ont été soupçonnés de sabotage, notamment de câbles sous-marins dans les eaux baltiques, mais "il est difficile d'obtenir des preuves de l'intention du sabotage", et "les pays européens communiquent rarement ce genre d'informations", a déclaré à l'AFP le vice-amiral Didier Maleterre, ancien numéro 2 du commandement maritime de l'Otan.
- Liens avec Wagner -
Le Trésor américain a sanctionné en 2024 l'entreprise Moran, dirigée par le Russe Alexey Badikov, pour avoir "travaillé sous contrat avec des entreprises publiques russes".
Sur son site web, Moran indique rechercher des profils d'"officiers en activité ou retraités ayant servi dans des unités des forces spéciales (GRU, troupes aéroportées, commandos navals)".
La société revendique une longue expérience au Moyen-Orient (Irak, Syrie) et en Afrique, où elle a mené des opérations de lutte contre la piraterie maritime, notamment au Nigeria et dans l'océan Indien.
Le président de Moran, Vyacheslav Kalashnikov, est un lieutenant-colonel retraité du FSB, selon le think tank polonais Warsaw institute. Deux responsables listés sur le site de la société sont par ailleurs d'anciens commandants de sous-marins nucléaires.
De plus, "le lien avec Wagner est historique" puisque deux anciens de chez Moran, Evgueni Sidorov et Vadim Gusev, "ont fondé en 2013 la société de sécurité privée Slavonic Corps dont Wagner est l'héritière", selon la source française citée plus haut.
Pour affaiblir la Russie, l'Union européenne espérait adopter lundi de nouvelles sanctions visant notamment sa flotte fantôme, mais un veto de la Hongrie a bloqué ce processus.
Quant au Boracay, qui bat désormais pavillon russe et a été rebaptisé "Phoenix", il mouillait lundi près du port de Rizhao, dans le nord-est de la Chine, selon le site Marine Traffic.
cl-aag-mra-fz/dab/jmo
V.Fontes--PC