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Turquie, 15/7/2016: le destin à pile ou face d'Alper Kalin
A 16H00 le 15 juillet 2016, l'élève-officier Alper Kalin s'apprête à se rendre au mariage d'un camarade quand il est rappelé sur la base d'Akinci, près d'Ankara, pour un exercice antiterroriste.
Quelques heures plus tard, le dernier coup d'Etat en Turquie échouait. Depuis, Alper Kalin, 34 ans, purge une peine de prison à vie incompressible à mille km de chez lui.
Dans l'appartement sur les hauteurs d'Ankara où ils reçoivent l'AFP, sous une reproduction du "Guernica" de Picasso, ses parents Kerban, 55 ans et Ali, 59 ans commentent les dernières photos du jeune homme, s'élançant hilare en deltaplane: "Nos dernières vacances ensemble", précise sa mère.
Aujourd'hui, l'horizon de leur fils se heurte aux murs de sa cellule de 12m2 dans la prison de Diyarbakir (sud-est).
Le piège s'est refermé sur cet apprenti pilote de l'Armée de l'air tout juste sélectionné pour se former sur F-16 à la base d'Akinci, près d'Ankara.
Selon les autorités, Akinci fut le centre-nerveux de la tentative de coup d'Etat contre le président Recep Tayyip Erdogan.
C'est de là qu'ont été donnés les ordres de bombarder le palais présidentiel et le Parlement turcs, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016.
"Les 60 candidats retenus ont été divisés en quatre groupes, de A à D pour les entraînements. Parce que le A, celui de mon frère, avait commencé à Akinci, il a été envoyé en enfer. Pas les autres", relève Ilker Kalin, 35 ans, son aîné. "Un destin à pile ou face".
Au prétexte de l'exercice antiterroriste, justifiable par la succession d'attentats qui frappent alors la Turquie, les commandants confisquent les téléphones des élèves-officiers et démontent les écrans de télé du mess.
- coupé du monde -
Coupés du monde, ils sont les derniers à apprendre la tentative de putsch à laquelle une partie de l'armée et la population ont fait échec, laissant plus de 250 morts et des milliers de blessés, à Ankara et Istanbul.
Anxieux face à leur téléviseur, les parents de Alper essaient vainement de le joindre.
Il réapparaît vers 7h00 le 16, "livide, effrayé", se souvient sa mère. "Un officier est venu leur dire de partir, de sauver leur peau".
Dans la répression qui s'ensuit plus de 50.000 personnes sont arrêtées la première année, soupçonnées d'être liées aux réseaux du prédicateur islamiste en exil Fethullah Gülen, considéré par le pouvoir comme l'instigateur du putsch.
Le 27 juillet, Alper est appelé à Akinci pour sa déposition.
Ali Kalin est confiant: ancien militaire, retraité depuis un an, il ne doute pas de l'institution. Alper se rend sur la base, pensant y passer une nuit.
A ce moment du récit, Kerban Kalin, sa mère, laisse couler ses larmes: menotté dans le dos dès son arrivée, Alper n'est jamais rentré.
Après quatre ans de procédure, le 26 novembre 2020, Alper Kalin et le groupe A - sauf le futur marié, dispensé le soir du putsch - sont condamnés à perpétuité pour avoir tenté de "renverser l'ordre constitutionnel".
Les déclarations des officiers jurant que les jeunes n'étaient pas au courant n'y font rien.
"L'armée de l'air a pris la part la plus active (au coup). Hélas pour nous, la base d’Akinci a été présentée comme le cerveau: tous ceux qui se trouvaient là ont été punis collectivement, peu importe leur grade et ce qu'elles savaient", explique Ilker.
- 1.000 pompes par jour -
Trouver un avocat est ardu, la plupart se défilent.
Le procès est devenu celui d'Akinci: près de 500 personnes comparaissent, 484 sont condamnées à vie, dont 114 élèves-officiers.
"Des centaines de cadets sont sortis dans la rue sur ordre des commandants. Ils ne savaient absolument pas pourquoi, évidemment", confirme le politiste Ahmet Insel à l'AFP.
Fin 2023, la Cour de cassation confirme une peine de détention à vie aggravée: soit un confinement stricte, à l'isolement, avec deux visites par mois, uniquement parents et fratrie.
Chaque condamné est expédié le plus loin possible de chez lui, Alper échoue à Diyarbakir. Même la promenade quotidienne se fait dans la courette sans soleil attachée à sa cellule, avec des règles absurdes.
"Il n'a pas le droit de garder plus de cinq tee-shirts, ni de porter de bleu ou de vert", les couleurs de la police et de l'armée, note son frère. "Mais il fait jusqu'à 1.000 pompes par jour pour se garder en forme et lit beaucoup."
A Diyarbakir, la plus grande ville kurde du pays, les prisonniers sont souvent politiques et la bibliothèque parmi les mieux garnies du pays.
A la veille du 10e anniversaire du 15 juillet, qui a permis à Erdogan d'affermir son pouvoir et sera célébré mercredi en grande pompe, la famille Kalin n'espère rien.
"Nous voulons que ce gouvernement change. Qu’il corrige ses injustices qui nous ont déchirés. Ils ont décidé du destin de mon enfant, ils doivent résoudre le problème", martèle Kerban Kalin, femme au foyer, épouse et mère de militaires devenue passionaria des droits civils.
"Pas seulement pour nous : pour tous les autres", insiste-t-elle.
O.Gaspar--PC