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En Egypte, le pain rationné après des coupes dans l'aide alimentaire
Dans la file d'attente d'une boulangerie du quartier populaire d'El-Marg, au Caire, Eman Abdel Fattah compte son argent: depuis que sa carte d'aide alimentaire a été désactivée, elle se demande combien de temps encore elle pourra acheter du pain.
"Avant on se préoccupait de savoir si on pouvait acheter de la viande. Désormais, c'est pour le pain qu'on s'inquiète", confie cette femme de 42 ans, mère de quatre enfants. Elle doit débourser dix fois plus qu'avant pour se procurer cet aliment incontournable en Egypte.
Comme elle, 850.000 personnes ont perdu le bénéfice de cette aide, selon le ministère de l'Approvisionnement, dans le cadre d'une réforme qui touchera plusieurs millions de personnes l'an prochain.
La mesure vise à réduire le coût d'un des plus grands programmes de subventions alimentaires au monde, qui a coûté l'an dernier à l'Etat 2,75 milliards d'euros, alors que l'Egypte applique un programme de réformes du Fonds monétaire international (FMI).
Mais pour les Egyptiens, c'est un nouveau coup dur.
Ces dernières années, ils ont déjà vu leurs économies fondre après plusieurs dévaluations de la livre, la monnaie nationale, et des taux d'inflation annuelle à deux chiffres, frôlant parfois les 40%.
Le loyer mensuel moyen au Caire atteint désormais 10.500 livres (176 euros), selon le cabinet d'urbanisme égyptien 10 Tooba. Soit largement plus que le salaire minimum de 7.000 livres qui, selon bien des travailleurs, est rarement respecté.
- 35 millions de pauvres -
Dans les commerces du quartier d'El-Marg, les clients s'imposent une gymnastique mentale avant chaque passage en caisse: il faut calculer le montant des achats et, bien souvent, retirer des articles du panier.
"Je m'inquiète constamment de savoir si je pourrai boucler le mois", explique Siham Abdel Qawi, 40 ans, femme au foyer qui a renoncé à la viande, aux fruits et aux sucreries.
Avant qu'une sévère crise économique ne s'installe en 2022, un tiers des Egyptiens — soit environ 35 millions de personnes — vivaient déjà en dessous du seuil de pauvreté, tandis qu'un autre tiers vivotait juste au-dessus.
Depuis, l'Egypte n'a pas publié de statistiques mais le gouvernement indique qu'environ 66 millions de personnes dépendent des allocations pour le pain.
En 2025, neuf millions d'habitants souffraient de sous-alimentation, tandis que plus de 30% de la population était en situation de précarité alimentaire, selon l'ONU.
- Des critères contestés -
Siham Abdel Qawi et Eman Abdel Fattah ont toutes les deux perdu leurs subventions alimentaires après avoir inscrit leurs enfants dans un établissement privé sans prétention, cherchant désespérément une alternative aux écoles publiques égyptiennes, notoirement surpeuplées et sous-financées.
Or la scolarisation est l'un des critères pris en compte pour déterminer l'éligibilité au programme d'aide, de même que le patrimoine, les revenus ou encore la consommation d'électricité.
Pourtant, mettre ses enfants dans le privé "peut refléter des sacrifices consentis par les familles, et non une situation financière aisée", souligne auprès de l'AFP Hisham Kamel, ancien responsable du ministère de l'Approvisionnement.
Le gouvernement répond que seules les écoles internationales d'élite entraînent une exclusion des subventions, mais cinq familles interrogées par l'AFP assurent avoir perdu les aides après une inscription dans une école privée ordinaire.
Pour Kressen Thyen, sociologue à l'université allemande de Cassel, qui étudie les systèmes d'aide au Moyen-Orient, "de nombreuses familles vulnérables sont exclues en raison d'erreurs administratives et de failles du système".
Des milliers de personnes ont formulé un recours, selon un porte-parole du ministère de l'Approvisionnement, alors que le sujet de l'aide alimentaire est sensible dans le pays.
En 1977, des émeutes avaient contraint les autorités à revenir sur un plan de réduction des subventions. Et en 2011, "Pain, liberté, justice sociale" était le slogan de ralliement lors du soulèvement qui a renversé le président Hosni Moubarak.
A chaque vague de libéralisation, le gouvernement s'était donc gardé de toucher au pain subventionné... jusqu'en 2024, quand il a fait passer le prix de cinq à 20 piastres (0,2 livre). Le tarif du pain non-subventionné s'établit lui à deux livres pour une galette de 80 grammes.
R.J.Fidalgo--PC