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Une "obsession": les Sud-Africains accros aux auditions d'une commission sur le crime organisé
Chaque jour à 09H30, Mulumbwa Luchen s'installe devant sa télévision pour un nouvel épisode d'un feuilleton un peu particulier: les auditions de la commission d'enquête sur la collusion entre crime organisé et police/justice en Afrique du Sud.
Lorsqu'il est temps de quitter son appartement, l'enseignante de 32 ans spécialisée dans les médias poursuit le visionnage sur son téléphone portable.
"Je suis totalement obsédée par la commission", explique la jeune femme à l'AFP, évoquant son "addiction du moment".
A travers toute l'Afrique du Sud, la commission Madlanga, instituée par le président Cyril Ramaphosa en juillet 2025, a trouvé un public à faire pâlir de jalousie toute nouvelle série télévisée.
C'est que le scénario est à la hauteur: jour après jour, le pays a vu défiler, ébahi, des femmes et des hommes occupant de prestigieuses fonctions au sein de la police et du parquet et censées lutter contre le crime organisé.
Passés sur le grill en direct à la télévision, parfois plusieurs jours durant, ils doivent répondre d'allégations très sérieuses: enquêtes criminelles étouffées, liens d'amitiés révélés avec des mafieux notoires ou tout simplement incompétence crasse.
"Les membres de la commission ne rigolent pas", se félicite Luchen. "Ils ont pris des responsables en flagrant délit de mensonge."
- "Soap opéra" -
Le président avait institué la commission après les déclarations explosives du chef de la police régionale du KwaZulu-Natal, accusant devant la presse le ministre de la Police Senzo Mchunu de liens avec le crime organisé. Ce dernier avait été suspendu dans la foulée.
Premier à témoigner devant la commission, le responsable policier Nhlanhla Mkhwanazi avait maintenu ses accusations tonitruantes.
"Mon but, c'est de montrer que le système judiciaire de lutte contre la criminalité fait, depuis longtemps, l'objet de menaces continues et de sabotage (...) Nous pensons qu'il risque de s'effondrer si rien n'est fait", avait-il martelé.
La commission de trois magistrats, qui siège à Pretoria, est présidée par un ancien membre de la Cour constitutionnelle, Mbuyiseli Madlanga, aussi tenace que souriant.
Ses deux collègues et certains juristes qui la composent sont devenus des figures publiques. L'un d'eux, Matthew Chaskalson, est désormais désigné par le sobriquet de "chakalaka", en référence à un plat sud-africain très épicé.
Les auditions sont disséquées sur les réseaux sociaux et les explications vaseuses d'un témoin ou un échange musclé deviennent vite des blagues virales.
"Tous les rebondissements expliquent sûrement pourquoi certains considèrent l'Afrique du Sud comme un soap opéra", affirme à l'AFP Mpho Matlala, expert en criminalité.
Cette fascination montre à quel point la commission Madlanga "est d'actualité et touche de près la vie des citoyens ordinaires", ajoute-t-il.
- Assassinat, fusillade -
Entre 2018 et 2022, un exercice similaire, la commission Zondo, s'était soldée par un rapport accablant accusant l'ancien président Jacob Zuma d'avoir, avec ses complices, pillé les caisses de l'Etat pendant ses neuf années au pouvoir.
Plus de 1.400 personnes et institutions avaient été mises en cause, y compris Zuma, mais au final, seule une poignée d'entre eux avait fait l'objet d'un procès.
C'est le défi auquel la commission Madlanga sera confrontée, même si ses travaux ont déjà porté leurs fruits.
Treize hauts gradés, dont le commissaire national de la police Fannie Masemola, suspendu, ont été inculpés pour l'attribution d'un marché de près de 20 millions d'euros à une entreprise appartenant à un présumé baron du crime.
Des mesures disciplinaires ont aussi été recommandées à l'encontre du numéro 2 de la police, lui aussi suspendu et soupçonné d'avoir accepté des pots-de-vin, tandis que plusieurs généraux de police ont été arrêtés pour la détention présumée illégale de métaux précieux.
"Lorsque la question porte sur la possibilité même que ces institutions (police, justice, ndlr) aient été compromises, les gens y prêtent naturellement une attention particulière", analyse la juriste Shadi Maganoe.
Les travaux de la commission ont aussi été marqués par l'assassinat en décembre d'un témoin à charge déposant sous couvert de l'anonymat. En juillet, c'est le chef adjoint du renseignement criminel au sein de la police qui a été blessé par balle juste avant de comparaître devant la commission.
Des violences qui ont réactivé au cas par cas l'intérêt du public pour les auditions, qui doivent se poursuivre jusqu'en octobre.
Le dernier épisode du feuilleton Madlanga est programmé en novembre, date de la remise de son rapport final au président Ramaphosa.
A.Motta--PC