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Ukraine: près du front Sud, une garderie à vélos pour attendre le retour de la paix
Ils sont verts, rouges, noirs, bleus... tous abandonnés. A Zelenodolsk, petite ville ukrainienne proche du front Sud, encore bombardée jeudi par l'armée russe, des centaines de vélos racontent le sauve-qui-peut face à l'ennemi.
Certains engins étaient bichonnés: un tricot protège une selle, une petite sacoche est fixée sur un cadre. D'autres ressemblent plus à des outils de travail, rouillés, durs au mal.
Les porte-bagages sont parfois pourvus d'un siège bébé, parfois d'une cagette. Il y a aussi un lourd triporteur pour personne handicapée, quelques poussettes, des fauteuils roulants, des charrettes et un petit vélo marron à roulettes.
Plus de 600 cycles patientent dans et autour d'un petit entrepôt de Zelenodolsk. "Nous les gardons pour leurs propriétaires", afin qu'ils puissent les récupérer à la fin de la guerre, affirme Vitaliï Rekhlitskiï, qui travaille pour la municipalité.
Nombre d'entre eux sont arrivés début mars, alors que l'armée russe prenait progressivement le contrôle d'une partie de la région voisine de Kherson. A ce moment, l'envahisseur avait déjà volé la plupart des voitures dans les villages environnants, indique M. Rekhlitskiï. Pour partir, il ne restait que le vélo.
"Les gens s'enfuyaient, tantôt avec rien du tout, tantôt avec un sac", se souvient-il. Ils pédalaient vers leur liberté sur des montures sans âge, dont l'absence de freins sur les guidons indique qu'elles datent de l'ère soviétique.
- "Enorme perte" -
"Pour les personnes âgées, (être privé de ces vélos) est une énorme perte", soupire Dmitro Kostenko, leur gardien.
Depuis quelques semaines que l'Ukraine a lancé une contre-offensive dans le Sud, reprenant quelques villages, de nouveaux cycles en sont aussi ramenés par l'armée ukrainienne.
Signe que les choses évoluent peut-être pour le meilleur, une cinquantaine de propriétaires sont revenus récupérer leur bien. Chaque fois que l'un d'entre eux se présente, "j'en ai les larmes aux yeux", sourit le gardien, alors que des tirs d'artillerie résonnent presque sans interruption au loin.
Avec la contre-offensive, "les bombardements se sont intensifiés. Il y a plus de +bang+", observe ce sexagénaire marchant avec des béquilles.
Distante d'une quinzaine de kilomètres à peine du front Sud, Zelenodolsk, qui signifie "vallée verdoyante" en ukrainien comme en russe, est une petite ville de 13.000 habitants construite dans les années 1960, sous l'Union soviétique.
Sur les riches terres agricoles d'où elle puise son nom ont été bâtis une centrale électrique thermique, dont les hautes cheminées sont visibles d'une partie du bourg, ainsi que des dizaines d'immeubles bas et uniformes pour ses employés.
Il y a aussi un petit hôpital, fortement mis à contribution jeudi matin lorsque l'armée russe a visé la centrale, blessant 19 personnes, selon Valentyn Reznichenko, le gouverneur de la région de Dnipro, dont Zelenodolsk fait partie.
"Les gens allaient simplement travailler quand les Russes ont tiré leurs (missiles) Ouragan sur eux", a-t-il dénoncé.
- "Antéchrist" -
Aucune des victimes, pourtant touchées par des éclats du projectile, n'était trop gravement atteinte, indique Svitlana Kravtchouk, qui leur a prodigué de premiers soins.
Dans une ville régulièrement bombardée, où un enfant de 9 ans avait été tué début septembre, beaucoup souffrent de "stress chronique", poursuit la médecin. A force de nuits passées dans des couloirs ou des caves, nombre d'habitants "ont oublié ce que c'est que de dormir dans un lit".
Depuis le début de la contre-offensive ukrainienne, aux succès pour l'instant mitigés, la directrice de l'hôpital Olena Yarochenko confie être plus "rassurée" car "on entend davantage les nôtres tirer".
Dans son verger du bord de ville, où un poirier ploie sous les fruits et quelques fraises poussent encore, Evgenia Vasilieva, 84 ans, pleure toutefois le calme disparu.
Arrivée en 1964 à Zelenodolsk, trois ans après la fondation de la ville qu'elle a vu se construire, elle était mariée à un Russe et est souvent allée en Russie, où vivent "toutes sortes de gens bien", affirme-t-elle. Mais à leur tête se trouve désormais Vladimir Poutine, "l'antéchrist" porteur de "l'apocalypse", qui effraie cette croyante.
Près de son jardin d'Eden, qui permet d'imaginer ce qu'était la "vallée verdoyante" avant la construction de Zelenodolsk, une maisonnette a récemment perdu son toit, fauché par un obus.
N.Esteves--PC