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"Ce jour-là, j'ai compris": ces travailleurs britanniques menacés par l'IA
Lorsqu'un client fidèle lui demande, il y a un an, de concevoir un glossaire pour entraîner une intelligence artificielle, Jessica Spengler, traductrice basée à Brighton, réalise avec stupeur qu'on lui demande en fait de former sa propre remplaçante.
"Ce jour-là, j'ai compris: ça y est, mon travail est en train de disparaître", raconte cette Américaine de 52 ans, qui traduit vers l'anglais pour des organisations éducatives et historiques allemandes.
Au Royaume-Uni, où l'économie repose à 80% sur les services, l'IA constitue désormais une concurrence flexible, rapide et peu coûteuse, aux effets bien concrets.
Le FMI estimait en 2024 que plus de deux tiers des travailleurs britanniques exercent des tâches que l'IA pourrait potentiellement accomplir, davantage que dans d'autres économies avancées.
"Certains éditeurs m'ont proposé des tarifs inférieurs à ceux que je touchais il y a dix ans", déplore la traductrice, qui dit aussi ne plus recevoir de demandes de traduction de communiqués d'entreprises ou de manuels d'utilisation, souvent "une porte d'entrée" dans le métier.
On propose aussi aux professionnels de relire des traductions générées par les machines, souvent truffées d'approximations et de contresens, rapporte Holly Parsons, 24 ans.
"Ils doivent parfois tout simplement réécrire le texte, mais ne sont quand même payés qu'à un tarif réduit", explique cette traductrice de l'espagnol vers l'anglais.
Débutante, elle dit être rémunérée 2,5 pence par mot, contre une dizaine pour les plus confirmés, et tire encore l'essentiel de ses revenus d'un travail d'animatrice pour enfants.
- Chef opérateur devenu plombier -
D'après une étude récente de la banque Morgan Stanley, partagée avec l'AFP, les entreprises britanniques ayant adopté l'IA ont perdu 8% de leurs effectifs en un an, davantage qu'en Allemagne, au Japon ou en Australie.
Parmi les pays étudiés, seuls les États-Unis ont connu une hausse de l'emploi avec l'IA.
"Un client pour qui je travaillais m'a expliqué devoir désormais justifier de ne pas utiliser l'IA pour ses publicités", déplore Laura, 35 ans, cheffe opératrice à Londres, qui préfère taire son nom pour des raisons professionnelles.
Pour échapper à la crise qui touche plus largement l'industrie du film, cette passionnée de nature se forme désormais pour devenir prof d'activités de plein air comme l'escalade et le kayak, dans le Dorset, sur la côte sud du pays, au salaire minimum.
"Ce n'est pas trop différent d'un plateau de tournage, parce que beaucoup de gens s'y comportent comme des enfants", ironise-t-elle.
Après avoir signé l'image d'un court-métrage primé au festival de Sundance -- au titre prémonitoire, Mad Bills to Pay ("Un max de factures à payer")-- Rufai Ajala, 35 ans, a également dû se réorienter et se forme désormais à la plomberie.
Un domaine "résistant à l'IA, que j'espère ne jamais voir automatisé", explique Rufai (qui utilise le pronom neutre "iel"), diplômé d'une prestigieuse école de cinéma londonienne, et qui se prépare à vivre dans un fourgon aménagé.
- Transition "douloureuse" -
La transition vers l'IA sera "douloureuse" et "nécessitera une adaptation massive de la société, susceptible d'entraîner une forte hausse du chômage", estime Bouke Klein Teeselink, professeur d'économie au King's College de Londres.
Selon l'une de ses études, les entreprises et professions les plus exposées (développeurs informatiques, analystes de données...) ont réduit leurs offres d'emploi après l'arrivée de ChatGPT en novembre 2022, notamment pour les postes de début de carrière.
Selon les données officielles, un Britannique de 16 à 24 ans sur six est sans emploi, un sommet depuis 2014. L'IA y contribue, même si l'impact de la guerre au Moyen-Orient et la récente hausse des cotisations salariales jouent un rôle plus immédiat.
Le chercheur souligne toutefois que les gains de productivité liés à l'automatisation pourraient à terme permettre aux entreprises de baisser leurs prix et de stimuler la demande, donc l'emploi.
Dans cette transformation, le Royaume-Uni est selon lui "plutôt bien placé", notamment grâce à ses universités, appelées à jouer "un rôle crucial" pour "former les jeunes à maîtriser l'IA" -- une compétence qui pourrait les rendre indispensables.
L.Carrico--PC