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Ukraine: les haïkus de Vladislava Simonova ou les petits miracles de la guerre
A Poltava, en Ukraine, dans un immeuble situé près du dépôt des trolleybus, un ascenseur capricieux conduit à l'appartement de la poétesse Vladislava Simonova, 27 ans, renommée au Japon mais quasiment inconnue dans son pays.
Elle a les cheveux roses, un pull fuchsia et des chaussettes roses. La pièce est recouverte d'une moquette tendre. Vladislava Simonova s'assoit pour raconter sa vie parallèle, à 7.800 km de là, dans un archipel où elle n'a jamais mis les pieds.
Dans le ciel de Poltava (centre), le bourdonnement d'un drone l'inquiète. L'engin explose, au loin, à l'instant où elle prononce le mot "explosion". Elle évoquait les bombardements russes qui terrorisent l'Ukraine.
Près d'elle, une étagère compte quinze livres aux tranches colorées (une collection de poètes ukrainiens contemporains), deux théières japonaises, trois icônes religieuses et une figurine de Phoebe Buffay de la série Friends.
"Je n'aurais jamais imaginé que j'écrirais un jour sur la guerre (...) Puis j'ai réalisé (...) que des détails infimes peuvent, peut-être, bien mieux transmettre la tragédie de cette grande guerre."
Toute une génération d'artistes ukrainiens, soldats ou civils, connus ou confidentiels, témoigne de cette agression militaire d'une extrême violence, qui vise aussi leur culture.
En 2013, Vladislava Simonova, encore adolescente, découvre les haïkus, ces poèmes de trois vers et 17 syllabes (5/7/5) comportant généralement une chute et codifiés au Japon au XVIIe siècle pour illuminer, avec simplicité, les beautés de la nature, du quotidien et de l'éphémère.
Pendant des années, elle étudie les maîtres japonais -- Basho, Buson, Issa -- et rédige plus de 600 haïkus devenus, dit-elle, de moins en moins "maladroits".
Avec insolence
Devant des peaux d'abricots
S'avance un gros chat.
24.04.2015
Qu'importe la pluie
Je tremble et porte chez moi
Un petit pied d'arbre.
16.10.2014
- "Communion" -
En 2018, elle remporte un concours organisé par une fondation japonaise.
Quand débute l'invasion massive, en février 2022, elle vit à Kharkiv. L'armée russe tente de conquérir cette ville du nord-est et la bombarde constamment. Pendant trois mois, la poétesse survit dans un abri souterrain.
Au lieu de l'orage
Les explosions résonnent.
Le printemps est là.
14.05.2022
Des abeilles sourdes
Aux sirènes dans le ciel.
Les fleurs des tilleuls.
19.06.2022
En mars 2022, depuis son abri, elle donne une interview par écrit au journal japonais Asahi Shimbun. Une poétesse réputée, Mayuzumi Madoka, la contacte quelques semaines plus tard.
"Elle a une profonde compréhension de l'essence des haïkus", dit à l'AFP Mayuzumi Madoka. Selon elle, l'oeuvre de sa consoeur reflète une "communion avec la nature" et un "sentiment d'optimisme, malgré des thèmes proches de l'obscurité".
A travers le toit
D'une maison en ruines
Les étoiles brillent.
14.05.2022
Avec une dizaine de personnes, Mayuzumi Madoka aide Vladislava Simonova à traduire et publier au Japon son premier recueil, en 2023. Le livre a reçu de "grands éloges", dit Mayuzumi Madoka.
Elle rappelle que de très nombreux Japonais ont composé des haïkus lors de périodes noires, notamment après les bombardements nucléaires de 1945 et le tsunami de 2011.
- "Cerisiers" -
En août 2022, l'abri souterrain où avait vécu Vladislava Simonova, à Kharkiv, est anéanti par un missile russe. Elle part vivre à Poltava.
En 2024, elle publie un deuxième recueil au Japon, puis un autre, début 2026, au Danemark. Elle rêve d'en publier un en Ukraine.
Avant la guerre, elle écrivait en russe, puis est passée à l'ukrainien. La traduction de ses compositions lui a causé des "problèmes complexes": les deux langues, proches, comportent de nombreux mots différents.
Simonova ne lit pas de prose, "seulement de la poésie". Et la Bible. Elle appartient à la minuscule communauté catholique de Poltava.
Elle propose d'aller au parc, salue son mari qui reste à la maison, et dévale les escaliers de son immeuble soviétique. Son ascenseur a cessé de fonctionner.
C'est un froid dimanche de printemps, le parc est presque vide. La poétesse porte une doudoune multicolore. Elle s'installe sur la branche d'un arbre, près d'un étang aux reflets d'acier.
Depuis l'enfance, elle souffre d'une grave maladie du coeur qui l'épuise. Elle a découvert les haïkus à l'hôpital, dans une anthologie où il y avait aussi "des poèmes perses".
Le vent souffle. Elle se lève et lit à voix haute. C'est la première fois qu'elle le fait en public. Elle prononce chaque poème à deux reprises.
Le premier est pour ses amis disparus.
Ils partent au vent,
Libres fleurs de cerisiers,
Ceux qui me sont proches.
Le deuxième est un souvenir de Kharkiv.
J'ai pris et serré
Les débris d'une roquette.
Vague de douleur.
Elle parcourt son recueil à la couverture rose. Puis en choisit un dernier.
Quel ciel aujourd'hui !
C'est de lui que vient vers nous
Le vol des missiles.
L.Mesquita--PC