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Les choses de la vie "nous manquent": des habitants de Téhéran à bout après un mois de guerre
Pour Fatemeh, réussir à se rendre au café du coin illumine sa journée, dans une capitale iranienne sous le feu israélo-américain depuis maintenant un mois.
"Quand j'arrive à me poser à une table, ne serait-ce que quelques minutes, je me prends à imaginer que ce n'est pas la fin du monde", confie à l'AFP cette assistante dentaire de 27 ans.
"C'est comme si je m'échappais de cette maudite guerre pour plonger dans une journée ordinaire, ou du moins pour imaginer un monde qui ne soit pas envahi par la peur constante de perdre la vie, ou de perdre un être cher ou tout ce que l'on possède".
Si elle a bien dormi, si la nuit n'a pas été trop interrompue par les bombardements, elle se met du fard à paupières et une tenue un peu chic pour sortir. "Et puis dès que je rentre chez moi, je retourne à la réalité de la vie en temps de guerre, avec toute sa noirceur et son poids", souffle-t-elle.
- Cuisiner pour oublier -
Cafés et restaurants ouverts, pas de pénurie dans les supermarchés et stations-service: Téhéran s'accroche à un semblant de routine mais pour les habitants joints par des journalistes de l'AFP depuis Paris, plus rien n'est normal.
Ceux qui ont accepté de témoigner ont préféré taire leur nom de famille par peur de représailles des autorités.
Contrôles de sécurité sur des avenues autrefois paisibles, coupure d'internet et rubans adhésifs apposés sur les fenêtres pour éviter que des éclats de projectiles ne les brisent : ils racontent l'omniprésence de la guerre. Et avec elle, l'angoisse de l'avenir dans un pays en plein marasme économique.
"J'essaie de rester forte pour ma fille. Mais quand je pense à l'avenir, je n'arrive pas à me faire une image claire dans mon esprit à laquelle je puisse m'accrocher", raconte Shahrzad, 39 ans, femme au foyer, qui dit "ne sortir que si c'est absolument nécessaire".
"La seule chose qui me reste de ma vie d'avant-guerre et qui m'aide à garder le moral, c'est la cuisine", poursuit-elle. "Parfois, je me surprends à pleurer en plein milieu. Les jours ordinaires me manquent. Une vie où je n'avais pas à penser constamment aux explosions et à la mort".
- "Rester en vie" -
Même sentiment du côté d'Elnaz, une peintre de 32 ans.
"Sortir le soir ou simplement pouvoir me rendre dans un autre quartier de la ville, faire mes courses ailleurs que dans la petite épicerie ou la boulangerie de ma rue, lire dans un café, aller au parc... toutes ces choses très, très simples me manquent".
"Et plus que tout, ce qui me manque, c'est une nuit de sommeil paisible", ajoute-t-elle, alors que certaines nuits, les attaques sont si intenses qu'elle a l'impression que "tout Téhéran tremble".
"Tout se résume à une seule chose: la survie. Je ne pense qu'à rester en vie avec ceux que j'aime: mes amis, ma famille et les habitants de ma ville", plus soudés "que jamais en ces temps difficiles".
"Il y a de l'essence, de l'eau et de l'électricité", souligne de son côté Shayan, photographe de 40 ans. "Nous continuons à sortir" et "nous avons essayé" de fêter Norouz, le nouvel an persan, mais "nous ressentons tous un sentiment d'impuissance".
Une ambiance morose alimentée par les portraits d'enfants tués dans la guerre, qui s'exposent à la vue des passants dans la capitale. Tandis qu'au milieu des décombres de bâtiments en ruine, flottent des drapeaux géants de la République islamique.
- Patrouilles -
D'autres, comme Kaveh, artiste plasticien de 38 ans, raconte les patrouilles des forces de sécurité et des partisans du pouvoir, qui multiplient les contrôles à Téhéran afin d'empêcher toute manifestation contre la République islamique.
En ville, les passants doivent souvent franchir "plusieurs checkpoints sur une seule journée, chacun géré par des groupes différents".
"Les voitures sont fouillées, les téléphones contrôlés, et des mois de frustration accumulée se déversent" sur de simples citoyens, décrit-il.
Il y a quelques jours, Kaveh a ramassé un fragment de missile qui a frappé à 50 mètres de chez lui, pour en faire une oeuvre d'art dès qu'il en aura l'occasion.
Il se souvient de vitres brisées et de poussière tombant du ciel, et s'interroge lui aussi sur "l'avenir du pays et de son peuple, et sur ce qui pourrait réellement améliorer les choses". Voilà la "principale préoccupation" des Iraniens, dit-il.
F.Carias--PC