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La Russie glisse vers le "totalitarisme", selon l'écrivain Boris Akounine
La Russie est en train de glisser vers le "totalitarisme", s'inquiète l'écrivain Boris Akounine, en exil depuis 2014 et placé il y a quelques jours sur la liste des personnalités "terroristes" par Moscou.
"Le régime de Poutine a clairement décidé de sauter un nouveau pas dans sa mue d'un Etat policier et autocratique en un Etat totalitaire", affirme M. Akounine, qui se trouve actuellement en Espagne, dans un entretien en visioconférence avec l'AFP.
La Russie a placé Boris Akounine sur sa liste des personnalités "terroristes et extrémistes", une première depuis des décennies pour un écrivain. Une enquête le visant a été ouverte en raison de ses critiques de la guerre en Ukraine.
"Quand la répression s'étend à la sphère de la littérature dans un pays comme la Russie, où la littérature est si centrale, c'est un signe important", observe le romancier.
Né en 1956 en Géorgie, alors une république soviétique, Boris Akounine, de son vrai nom Grigori Tchkhartichvili, est connu pour ses romans policiers historiques, notamment la saga à succès "Les enquêtes d'Éraste Fandorine", un héros vivant à l'époque tsariste.
Auteur extrêmement populaire - il a vendu plus de 30 millions d'exemplaires de ses livres dans son pays -, il a également rédigé "Histoire de l'État russe", une compilation en plusieurs tomes qui retrace les événements en Russie jusqu'à la révolution de 1917.
Boris Akounine s'était prononcé en 2014 contre l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée, avant de partir en exil en Europe. Le 24 février 2022, lorsque la Russie a envahi l'Ukraine, il a déploré sur Facebook le déclenchement d'"une guerre absurde". "La folie l'a emporté", estimait-il alors.
Qu'un écrivain soit placé sur la liste des "terroristes" "n'est pas arrivé depuis la période de Staline et de la Grande Terreur", la répression massive des opposants dans la seconde moitié des années 30, constate M. Akounine.
Un député du parti Russie unie de Vladimir Poutine l'a qualifié d'"ennemi" qui doit être "détruit".
- "Montrez-nous Navalny vivant !" -
La maison d'édition AST a annoncé ce mois-ci qu'elle ne publierait plus les oeuvres de Boris Akounine, ni de Dmitri Bykov, un autre écrivain opposé à Poutine.
"Ce qui est drôle, c'est que les procureurs (chargés de l'enquête le visant) vont devoir lire tous mes livres pour y chercher l'extrémisme", s'amuse le romancier : "je suis très prolifique, j'ai écrit 80 livres".
Selon lui, ses déboires pourraient être un rideau de fumée utilisé par le Kremlin pour détourner l'attention du sort réservé au célèbre opposant emprisonné Alexeï Navalny, dont les proches sont sans nouvelles depuis deux semaines.
"J'aimerais que les dirigeants mondiaux adressent un ultimatum à Poutine : +Montrez-nous Navalny vivant !+ C'est très important", insiste Boris Akounine.
Des ONG internationales et plusieurs responsables étrangers se sont alarmés ces derniers jours de la disparition de M. Navalny, emprisonné début 2021 après avoir survécu à une tentative d'assassinat par empoisonnement qu'il impute au Kremlin.
Pour M. Akounine, la répression va empirer. "Encore deux pas et la Russie deviendra un Etat complètement totalitaire", pronostique-t-il.
Plusieurs ONG et médias ont déploré depuis 2022 une épuration culturelle en Russie avec la rétrogradation, le licenciement ou la fuite à l'étranger d'artistes ayant critiqué l'assaut russe en Ukraine ou n'ayant pas soutenu publiquement le pouvoir. D'autres ont été emprisonnés.
- "Erreur stratégique" -
Les dirigeants occidentaux ont fait une "erreur stratégique" et n'ont pas compris la logique historique de l'impérialisme russe, selon Boris Akounine. "J'ai passé dix ans à écrire l'histoire de l'Etat russe. Je comprends mieux l'architecture de cet Etat désormais".
Les Occidentaux font également erreur en ne soutenant pas les opposants russes en exil, regrette-t-il.
"La tragédie, c'est que le monde dans lequel ils ont cru trouver refuge n'a pas été accueillant", explique l'écrivain, affirmant que plusieurs exilés retournent en Russie en désespoir de cause. "Cela m'horrifie, parce qu'ils rentrent dans un pays où la situation est en train de devenir vraiment terrifiante."
Les opposants russes sont pourtant le meilleur espoir pour faire évoluer la Russie et mettre à mal "un régime plus fragile qu'il n'en a l'air", pense-t-il. "Je crois qu'il est désormais clair que Poutine ne sera pas battu militairement" et que le changement viendra de l'intérieur, juge Boris Akounine.
Ayant la nationalité britannique, l'écrivain considère le Royaume-Uni mais aussi la France et l'Espagne comme ses pays d'adoption et d'inspiration.
"J'écris des oeuvres historiques à Londres. J'écris de la littérature sérieuse dans le pays de Chateaubriand et de la littérature divertissante dans l'Espagne ensoleillée", dit-il. Sans pour autant renoncer à ses racines : "Je n'ai rien d'autre dans ma vie que la culture russe".
L.E.Campos--PC