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Varsovie et Kiev exhument les victimes de Volhynie au cœur d’une querelle diplomatique
Au milieu d'un champ de tournesols qui cache les vestiges de deux villages de l'ouest de l'Ukraine – théâtre de massacres de la Seconde Guerre mondiale – des archéologues mettent au jour les ossements de victimes, au coeur d'un différend entre Varsovie et Kiev.
Les désaccords sur ce qui s'est passé et sur qui porte la responsabilité de ces massacres de Volhynie assombrissent depuis longtemps les liens entre ces deux voisins par ailleurs proches.
Entre 1943 et 1945, quelque 70.000 à 100.000 civils ont été tués par l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) sur un territoire occupé par l'Allemagne nazie, selon la partie polonaise.
Varsovie parle de "génocide" contre la minorité polonaise, tandis que l'Ukraine, qui célèbre l'UPA comme des combattants de la liberté, considère ces événements comme une "tragédie" en temps de guerre et souligne que des Ukrainiens ont été tués en représailles.
"Nous voulons restituer leurs noms et prénoms (…) pour remplir le devoir qui nous incombe en tant qu'héritiers de ceux qui ont été assassinés ici", a déclaré à la presse Karol Polejowski, vice-président de la direction de l'Institut polonais de la mémoire nationale (IPN), présent sur le site de travaux.
Les restes de plus de 50 personnes ont été retrouvés lors d'une série d'exhumations menées dans la région, mais ils n'ont pas encore été identifiés.
Une croix en bois de bouleau faite à la main, plantée près des tombes, est l'un des rares signes que ces villages ont jamais existé.
Les dirigeants politiques des deux pays estiment que les exhumations peuvent constituer une première étape pour rétablir les relations, qui se sont tendues cette année à la suite d'une polémique déclenchée lorsque le président ukrainien Volodymyr Zelensky a donné à une unité militaire le nom de l'UPA.
- "Population civile" -
Sous une tente blanche, plantée à une dizaine de kilomètres de la frontière polonaise, des experts étalent méticuleusement les squelettes des victimes, mesurent les os et s'emploient avec soin à associer les fragments de crânes brisés.
Un petit nombre d'autres artefacts – chapelets, médailles religieuses et chaussures – ont également été mis au jour.
"Les restes étaient disposés de manière extrêmement désordonnée. La plupart des corps avaient été amenés à la fosse d'inhumation et simplement jetés dedans", a déclaré sur place à l'AFP Olga Mineiko, anthropologue au Centre ukrainien de la mémoire et de la recherche.
Les victimes ont été "conduites pieds nus et sans effets personnels vers le champ de la mort", a déclaré M. Polejowski.
Le matériel génétique est recueilli, et l'IPN appelle les Polonais qui pensent avoir perdu des proches lors du massacre à fournir leur ADN afin d'aider à trouver des correspondances.
Des spécialistes médico-légaux et des anthropologues examineront également les ossements pour déterminer l'âge approximatif, le sexe et la cause de la mort de chacun d'eux.
On estime qu'entre 30 à 40% des 50 corps découverts jusqu'à présent sur le site étaient des enfants, selon M. Polejowski.
- Querelle diplomatique -
Les massacres sont un sujet récurrent de discorde entre Varsovie et Kiev. L'UPA était une organisation paramilitaire liée au mouvement indépendantiste ukrainien qui combattait l'Armée rouge soviétique.
Mais elle a parfois collaboré avec les nazis, s'est heurtée à la résistance polonaise et a tué des Polonais, des Juifs et d'autres civils.
Depuis l'invasion de la Russie en 2022, l'UPA est honorée en Ukraine comme une force qui a combattu pour l'indépendance vis-à-vis de Moscou à l'époque de l'Union soviétique.
Kiev a insisté sur le fait que le choix, par M. Zelensky, de ce nom pour une unité militaire n'était pas dirigé contre Varsovie.
Mais, en guise de représailles, le président nationaliste polonais Karol Nawrocki lui a retiré la plus haute distinction nationale.
En Pologne, la question est devenue encore plus politisée, les partis nationalistes et d'extrême droite cherchant à galvaniser leur base avant les élections législatives de l'an prochain – dans le cadre d'une campagne visant à attiser le sentiment anti‑ukrainien.
La Pologne accueille des centaines de milliers de réfugiés ukrainiens – et le rejet de leur présence s'est fortement accru durant une campagne présidentielle particulièrement clivante l'an dernier, remportée par M. Nawrocki.
La Pologne reste le principal centre de transit des livraisons d'aide militaire et humanitaire à l'Ukraine, et le gouvernement pro-européen du Premier ministre Donald Tusk a appelé à plusieurs reprises à une désescalade.
Varsovie a salué les efforts de Zelensky pour apaiser les tensions, notamment la promesse d'ouvrir des documents de renseignement classifiés.
Alors que Tusk et Zelensky tentent désormais d'enterrer la hache de guerre, dans les champs ukrainiens proches de la frontière polonaise, des préparatifs sont en cours pour offrir, fin août, une véritable cérémonie d'adieu à ceux qui y ont été découverts.
"Nous voulons qu'ils soient enterrés ici, là où ils ont vécu, où chacun d'eux avait ses rêves et ses projets, et souhaitait que sa vie s'y déroule, a déclaré M. Polejowski, c'est dans cette terre qu'ils doivent reposer".
F.Santana--PC