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Ukraine: à Poltava, haut lieu d'un "mythe russe", opération décolonisation
La petite guide aux cheveux sombres parcourt les salles silencieuses du musée où elle a travaillé toute sa vie. Un calme trompeur y règne. À Poltava, en Ukraine, ravagée par l'invasion russe, son établissement est aussi tourmenté par la guerre des mémoires.
Face à l'agression russe, les autorités ukrainiennes entreprennent de décoloniser l'histoire du pays et celle de Poltava, théâtre au XVIIIe siècle d'une bataille érigée par la Russie tsariste, puis l'URSS, en symbole de son emprise sur l'Ukraine.
Cette politique suit celle de la "décommunisation" qui, à partir de l'annexion de la Crimée et le conflit avec les séparatistes du Donbass soutenus par Moscou en 2014, a entraîné le démantèlement des vestiges communistes.
Mais avec l'attaque russe à grande échelle lancée il y a trois ans, Kiev veut remonter plus loin et a adopté en 2023 une loi sur la "décolonisation" qui concerne particulièrement Poltava.
"En plus de 300 ans, un mythe complexe s'est créé autour de la bataille de Poltava : militaire, géopolitique, socio-culturel et religieux", résume Lioudmyla Chendryk, qui depuis plus de 40 ans travaille dans le musée consacré à cet événement.
En juin 1709, lors de la grande guerre du Nord (1700-1721), les troupes du tsar russe Pierre 1er remportent à Poltava une victoire décisive contre celles du roi suédois Charles XII allié à un chef cosaque ukrainien, l'hetman Ivan Mazepa.
Dans les années qui suivent, l'empire russe prend d'importants territoires à la Suède, qui perd la guerre, et la Russie devient la nouvelle puissance dominante en Europe de l'Est.
- Héros ou traître -
Lioudmila Chendryk dit que Pierre 1er dépensa "sans compter" pour présenter sa victoire de Poltava comme l'oeuvre d'un "génie", d'un élu de Dieu, quitte "à exagérer le nombre de troupes suédoises et à minimiser celui des Russes".
Le cosaque Mazepa, qui avait soutenu le tsar avant de rallier la Suède, est présenté par les Russes comme un traître ultime, alors que, à cette époque, d'autres Ukrainiens combattaient avec Pierre 1er.
En 1828, dans un célèbre poème, Alexandre Pouchkine contribue à forger dans la culture russe la légende noire d'Ivan Mazepa, qu'il présente comme un vieil homme pitoyable et malfaisant.
Sous Staline, explique Lioudmyla Chendryk, l'URSS reprend un "narratif impérial" : les "peuples frères" russe, ukrainien et bélarusse menèrent "une guerre de partisans" contre "les interventionnistes suédois" et "les exploiteurs mazépins".
Le musée a présenté cette interprétation soviétique jusqu'à l'indépendance de l'Ukraine en 1991. A partir de là, affirme M. Chendryk, il s'est transformé.
Aujourd'hui, Ivan Mazepa, un polyglotte instruit en Europe et grand mécène dans son pays, y est présenté comme un héros national qui, comme l'attestent de multiples sources, voulait préserver l'indépendance de la cosaquerie ukrainienne face à l'expansionnisme de Moscou.
En 2020, le musée a créé une installation qui dissèque "10 mythes russes" autour de la bataille de Poltava, dont celui de la "trahison" de Mazepa.
"Mazepa n'était pas un traître pour son peuple", tranche Volodymyr, 25 ans, un professeur d'histoire rencontré à Poltava. Mais, selon lui, la décolonisation ne réussira que si elle sort des bibliothèques et touche les jeunes sur Internet.
- "Acte de génocide" -
Depuis l'invasion de 2022 et la dévastation qu'elle entraîne, les esprits sont tendus.
En 2024, le principal média en ligne du pays, Ukraïnska Pravda, a publié un article assassin accusant le musée de la bataille de Poltava de continuer à glorifier "les armes russes".
Le texte reproche notamment à l'établissement de ne pas détailler suffisamment le massacre par les Russes, en 1708, des milliers d'habitants de Batouryn, la capitale de Mazepa, un crime qualifié dans l'article "d'acte de génocide".
Il critique aussi la municipalité pour n'avoir pas retiré, dans un parc, une colonne célébrant la victoire de 1709.
Une statue de Pierre 1er installée devant le musée de la bataille a été emballée dans du plastique noir dès juin 2022, avant d'être démontée en février dernier.
La directrice des lieux, Natalia Bilan, ne cache pas son effarement face à ces attaques, tout en notant que la décolonisation implique, pour ses employés, "une profonde réinterprétation" des faits.
Elle souligne que de nombreux soldats ukrainiens visitent le musée. Dans son vestibule, sur un drapeau signé par des militaires, un message remercie l'établissement de préserver "l'esprit de la cosaquerie".
La guide Lioudmyla Chendryk dit avoir pour mission d'analyser les causes de la "catastrophe" de Poltava pour qu'elle ne se reproduise plus.
"Il faut être courageux, ne pas se taire, ni fermer les yeux sur les pages complexes et désagréables de notre histoire", prône Mme Chendryk. "Et l'une de ces pages désagréables, c'est surtout notre manque d'unité."
F.Carias--PC