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Trente ans après la guerre, la Croatie libérée des mines, pas des blessures
Mars 1998. Davorin Cetin nettoyait la cour de son plus proche ami lorsqu'une mine a explosé à quelques mètres d'eux, le blessant grièvement et tuant sur le coup son ami. La guerre en Croatie était pourtant finie depuis bientôt trois ans.
Il aura fallu deux décennies et plus d'une douzaine d'opérations avant que ce Croate n'ose à nouveau poser le pied sur l'herbe, hanté par ce qui pouvait se cacher sous le moindre brin de gazon.
La Croatie a eu besoin de trente ans pour enlever plus de 107.000 mines terrestres et 470.000 engins non explosés, parfois cachés jusque dans les stores des maisons. Pour un coût de 1,2 milliard d'euros.
Le 1er mars, le pays a déclaré être enfin débarrassé de cette menace qui pesait sur sa population depuis le début de la guerre (1991-1995) qui a accompagné l'effondrement de l'ex-Yougoslavie.
"Nous pouvons marcher librement dans notre pays", respire M. Cetin, aujourd'hui gravement handicapé. Mais le bilan reste lourd: plus de 200 morts et environ 400 blessés depuis 1996.
- "Douleur profonde" -
La mine qui a, à jamais, bouleversé la vie de la famille Pievac avait été posée à quelques pas seulement de leur maison dans le village de Brodjani (centre).
Quelques mois après la fin des combats, la famille se promenait sur un sentier lorsque la chute d'une branche a déclenché l'explosion.
Le frère et la femme de Juraj Pievac sont morts, et le désormais septuagénaire est invalide à vie.
"Nous nous n'étions qu'à quelques mètres", explique à l'AFP M. Pievac, dont la fille s'en est sortie indemne.
La famille faisait partie de celles qui avaient fui l'arrivée des rebelles serbes, soutenus par Belgrade, en 1991. A la fin des combats, la communauté est revenue reconstruire le village.
Là, les attendaient ces explosifs dissimulés dans les maisons, disséminés sur les terres environnantes.
"D'une manière ou d'une autre, nous avons tenu le coup, mais une douleur profonde demeure", explique ce grand-père qui a passé deux ans sur des béquilles et suivi une longue rééducation pour ses blessures au bras et à la jambe.
Juraj est depuis retourné à sa ferme et partage désormais la maison rénovée avec la famille de son fils.
"Les souvenirs reviennent, surtout lorsque je me réveille la nuit", confie-t-il en larmes en regardant une photo de son mariage. "Ce que nous avions a disparu et ne reviendra jamais", a-t-il dit.
Sa femme avait 36 ans.
Au total, plus de 870 kilomètres carrés ont dû être déminés en Croatie.
En Bosnie voisine, où les combats ont été très violents, environ 1,6% du territoire est encore susceptible de cacher des mines, et plus de 600 personnes en sont mortes depuis la fin de la guerre.
- "Droit dessus" -
Parmi les victimes, dans les deux pays, figurent des dizaines de démineurs tués sur le terrain.
Mirsad Tokic, qui a travaillé pendant des années au désamorçage des mines, a échappé de peu à la mort à plusieurs reprises avant qu'une explosion ne lui arrache la jambe en 2007.
Cet homme de 57 ans adorait son travail, appréciant l'adrénaline tout autant que la concentration absolue qu'il exigeait à chaque instant.
Mais lorsqu'il a marché sur une mine, dans un village isolé près de la côte adriatique, ses pensées divaguaient vers la fête d'anniversaire qui l'attendait chez lui.
"Je voulais juste finir le travail. Je me suis précipité pour dégager un étroit passage dans la végétation (...) et je suis allé droit dessus", se souvient ce père de trois enfants.
Dans le monde, en 2024, 6.279 personnes ont été tuées ou blessées par des mines et des restes explosifs de guerre. Les civils représentaient 90% de toutes les victimes enregistrées, dont 46% d'enfants, selon Handicap International.
Aujourd'hui, l'Ukraine est le pays le plus miné au monde. Selon l'ONU, 22% de son territoire sont concernés.
En Croatie, le déminage total est l'aboutissement d'un "énorme, formidable travail", mais les victimes ont encore besoin de soutien, notamment en matière de santé mentale, rappelle M. Cetin.
Lui-même a lutté pendant des années contre un trouble de stress post-traumatique. Il a trouvé du réconfort dans la nature, la pêche et ses motos.
"Je ne vis pas dans le passé. J'ai accueilli un petit-enfant, ma fille a obtenu son diplôme. La vie est un miracle."
P.Sousa--PC