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Pédocriminels : en Autriche, des familles face au mur du silence
Lorsque son fils Elias, âgé de trois ans, lui parle des violences sexuelles commises sur lui par son mari, un pédopsychiatre, l'assistante sociale autrichienne Alina porte plainte, pensant obtenir rapidement de l'aide.
Mais elle se heurte à un mur, apprenant à ses dépens qu'il est difficile de relayer la parole des enfants, face à celle d'adultes parfois puissants.
Son mari a mis fin à ses jours en 2003 après un autre témoignage de mineur en dehors de la cellule familiale et "malheureusement", dit-elle à l'AFP, "en se suicidant, c'est lui qui a protégé mon fils contre lui-même, personne d'autre".
Le témoignage d'Alina, qui tient à rester anonyme comme les autres personnes rencontrées pour cette enquête, est loin d'être unique en Autriche.
Les dernières révélations sur la pédocriminalité cachée du fondateur de la prestigieuse ONG de protection de l'enfance SOS-Kinderdorf, Hermann Gmeiner, y ont réveillé des souvenirs douloureux.
Le pays alpin prospère de 9,2 millions d'habitants connaît son lot de scandales longtemps étouffés.
Outre les violences dans l'église, il y a eu d'abord l'affaire du pédopsychiatre Franz Wurst, condamné en 2002 pour avoir fait assassiner son épouse par l'un des anciens garçons qu'il avait violés.
- Dans un tiroir -
Cette histoire d'un homme protégé par sa renommée avait inspiré à Elfriede Jelinek un livret d'opéra mettant les pieds dans le plat.
Mais toute prix Nobel de littérature qu'elle soit, l'écrivaine n'essuiera que des refus pour monter le projet de la part des responsables d'institutions culturelles.
Son oeuvre, pourtant achevée, repose dans un tiroir.
Autre traumatisme quatre ans plus tard : Natascha Kampusch, enlevée à dix ans et séquestrée huit ans et demi par son ravisseur, Wolfgang Priklopil. La victime déplore dans une biographie n'avoir pu compter que sur elle-même pour s'échapper.
En octobre dernier, il apparaît que Hermann Gmeiner, le bien-aimé fondateur de SOS-Kinderdorf, mort en 1986, avait été visé par des accusations de violences sexuelles entre les années 1950 et 1980. Des faits restés sous silence jusqu'à peu.
Plusieurs de ses collaborateurs sont aujourd'hui inquiétés.
Depuis, on déboulonne ses bustes, comme en novembre à Vienne, et on promet de débaptiser un parc de la capitale qui porte toujours son nom.
Mais comment tous ces enfants ont-ils pu être violentés, durant des décennies, sous la chape de plomb du silence?
Selon les documents de justice consultés par l'AFP dans deux affaires distinctes, le doute a profité au suspect, faute de preuves et d'aveux.
Comme dans le cas du petit Elias, dont la mère ne peut témoigner publiquement car elle s'exposerait à des poursuites en diffamation.
- Nuitées autorisées -
En 2000, quand son mari passe à l'acte, Elias lui raconte toute la scène de l'inceste.
Pour trancher, le juge a besoin de s'appuyer sur un rapport d'expertise.
Il est écrit par un confrère de l'accusé qui, contre toute attente, recommande à la justice "d'accorder au père, étant donnée sa profession, un droit de visite étendu".
Il conseille même, après une phase de test, d'autoriser les nuitées chez lui, sans jamais l'avoir rencontré.
La plainte est très vite classée, à la grand sidération de la jeune femme, qui se voit reprocher en retour d'avoir enlevé ses deux enfants.
Dans son journal intime, consulté par l'AFP, le mari écrivait souhaiter devenir pédopsychiatre pour trouver une "proximité" des mineurs.
Plusieurs de ses confrères savaient, selon Alina, qu'il était pédophile.
Maria, une psychologue, affirme à l'AFP avoir été confrontée plusieurs fois aux abus de pouvoir de psychiatres pour enfants.
L'un d'entre eux est celui qui avait écrit l'expertise défavorable à la mère dans le cas d'Elias.
Elle raconte qu'il a écrit une lettre à l'association pour laquelle elle travaille, afin de réclamer la discrétion dans un cas d'inceste impliquant un membre de l'Opus Dei.
- "Les faits sautaient aux yeux" -
Une autre fois, c'en est un autre, complètement étranger au dossier, qui l'appelle pour s'enquérir du traitement suivi par le fils d'un confrère incriminé, en violation du secret médical.
Enfin à sa grande surprise, un troisième écarte tout viol dans son expertise, alors que "les faits sautaient pourtant aux yeux", déplore-t-elle.
Impuissante, elle parle de familles "broyées", qui renoncent à se lancer dans une bataille qu'elles savent perdue d'avance.
Ce n'est pas ce qu'a fait Nicole, qui a soulevé ciel et terre pour que ses petits-fils, des jumeaux, ne se retrouvent plus seuls avec leur père, son beau-fils.
Âgés alors de moins de trois ans, ils racontent, l’un comme l’autre, des violences sexuelles commises sur eux en 2009.
Ils décrivent également des séances répétées au cours desquelles, sous les ordres de leur père et en présence d'autres hommes, ils devaient adopter des positions à caractère sexuel pendant que des photographies étaient prises.
Ces éléments sont pourtant jugés "non plausibles" par la justice.
- "Quelque chose ne fonctionne pas" -
Malgré des rapports d'expertise sans ambiguïté, elle exige qu'ils soient rendus au père, en vertu de son droit à la vie de famille.
La fille de Nicole se cache avec les enfants.
Ensuite, la procédure est interminable. Très coûteuse aussi. Le dossier passe entre les mains de plusieurs magistrats, jusqu'à ce qu'une procureure ne décide, dans l'intérêt des jumeaux, de les laisser à leur mère.
L'un des juges n'hésite pas à l'interrompre, quand elle commence à rapporter les témoignages de ses enfants : "Vous y étiez ? Et la procureure, elle y était ? - Personne n'y était".
En recherchant son nom sur Internet, Nicole tombe des nues.
Quelques années auparavant, il a été surpris avec un garçon de treize ans dans des toilettes publiques.
Placé en détention provisoire puis inculpé, il se défend en affirmant qu'il le croyait majeur sexuellement, c'est à dire âgé d'un an de plus.
Acquitté, il reprend la robe.
Selon l'ONG contre les violences familiales StoP, qui réagissait au scandale touchant SOS-Kinderdorf, "quelque chose ne fonctionne pas dans l'Etat de droit, comme le montrent les exemples récents", les "auteurs étant davantage protégés que les enfants".
"Même au cours des procédures judiciaires ainsi que dans les procédures de garde et de droit de visite, la violence exercée contre les enfants et leurs mères n’est pas prise en considération", déplore-t-elle.
Elle réclame des formations pour le personnel judiciaire.
En janvier, le parlement a demandé au gouvernement "d'identifier les lacunes légales en matière de protection de l'enfance et de les combler aussi rapidement que possible", les cas d’abus survenant "à 80 % dans le cercle familial le plus proche".
A.Magalhes--PC