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En Islande, le mystère du poète, de la tombe et de l'épicier danois
Dans un petit enclos de pierres de lave à l'ombre de fractures tectoniques, une modeste dalle tombale porte le nom d'une légende islandaise: Jonas Hallgrimsson. Mais les os qui reposent dessous sont-ils vraiment ceux du poète, ou ceux d'un épicier danois?
Poète et naturaliste, Jonas Hallgrimsson (1807-1845) est une icône en Islande, artisan du renouveau de la langue islandaise et figure majeure du romantisme national, mort près d'un siècle avant que le pays ne rompe définitivement ses liens avec la couronne danoise.
"Il fait partie de l'âme islandaise, encore aujourd'hui", résume Kari Stefansson.
Planté près de la sobre pierre tombale piquetée de lichens, ce célèbre généticien, dandy excentrique, est un passionné de Hallgrimsson.
A 77 ans, il récite au débotté des vers entiers du poète. "Ce qui distingue l'art du reste, c'est sa capacité à susciter des émotions. Et lui a touché les miennes, comme celles des Islandais en général, avec une force extraordinaire", explique-t-il.
M. Stefansson est de ceux qui voudraient que l'on ouvre la tombe pour s'assurer que les restes sont bien les siens. Une demande d'autorisation a été déposée en ce sens.
- Les os du doute -
Pourquoi ce doute? Parce qu'à sa mort à Copenhague des suites d'une chute dans un escalier, le poète a été enterré dans une tombe de la capitale danoise, où d'autres défunts -- trois, quatre ou cinq, selon les versions -- ont aussi été inhumés.
En 1946, dans la fièvre patriotique qui suit la proclamation de la République islandaise deux ans plus tôt, les restes sont rapatriés sur l'île de l'Atlantique Nord.
"Toute cette affaire est en quelque sorte une répétition de l'indépendance de l'Islande vis-à-vis du Danemark", souligne Jon Karl Helgason, ancien enseignant à l'université d'Islande et spécialiste de "l'affaire des ossements".
"D'une certaine manière, faire revenir les ossements du poète national, c'est reproduire ce même mouvement", dit-il.
Mais le temps avait fait son oeuvre: après un siècle sous terre, les restes étaient très dégradés.
"Il y avait un épicier, un homme d'affaires, sa femme, son enfant, et tout s'est un peu mélangé au fil des années", relate Pall Valsson, auteur d'une biographie de référence sur Hallgrimsson. "Et nous n'avons pas de crâne. Nous n'avons pas les os des jambes"...
Pour en avoir le coeur net, certains réclament des tests ADN. Mais les autorités estiment ne pouvoir autoriser l'ouverture de la tombe sans décision de justice.
"D'après ce que je comprends, tout cela est empêtré dans une lourde bureaucratie", regrette M. Stefansson. "L'affaire est maintenant entre les mains de toutes sortes de commissions et de juristes. Donc, ça va prendre du temps à mon avis".
Photographie de l'intérieur de la tombe prise en 1946 à l'appui, M. Helgason estime, lui, que cette histoire de méli-mélo des corps n'est qu'une "vilaine rumeur". Mais le débat est bienvenu à ses yeux: "Cela maintient l'affaire en vie. Et, d'une certaine manière, le cadavre aussi".
- Une tombe sans éclat -
Pendant que la controverse perdure, les restes reposent à un jet de pierre d'une petite église dans le cadre enchanteur de Thingvellir.
Parcouru par des failles et des fractures, cicatrices laissées par l'écartement des plaques nord-américaine et eurasienne, ce site classé au patrimoine mondial de l'Unesco est le berceau de l'Althing, considéré comme le plus ancien parlement encore en activité au monde, fondé en 930.
La dernière demeure -- supposée -- du poète national, elle, ne paie pas de mine. Seule l'inscription "Jonas Hallgrimsson" semble avoir été refaite plus ou moins récemment.
Selon la gardienne de l'église, l'enclos est si délaissé qu'il sert d'aire d'atterrissage pour hélicoptères lors de visites de VIP. Une famille, ignorant qu'il s'agissait d'une pierre tombale, a même été surprise en train de pique-niquer sur la dalle, raconte-t-elle.
"Beaucoup d'Islandais ne veulent pas que ce mystère soit élucidé", avance M. Valsson, le biographe. "Parce que nous aimons les mystères, nous n'avons pas envie de les résoudre."
Et s'il finissait malgré tout par l'être?
"Je pense que nous devrions simplement ôter notre chapeau, nous incliner, présenter nos excuses à Jonas pour avoir troublé son repos, puis reboucher la tombe et rentrer chez nous", tranche M. Stefansson.
P.Mira--PC