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Le ferry d'Istanbul, transport amoureux entre deux continents
Les ferries blancs qui glissent sur le bleu du Bosphore, image familière d'Istanbul, résistent à la concurrence des ponts et métros malgré des eaux de plus en plus encombrées.
Depuis près de deux siècles, les "vapurs" assurent un trait d'union iconique dans la mégapole turque, à cheval entre l'Asie et l'Europe, à au moins 40 millions de passagers annuels pour la principale compagnie, Sehir Hatlari (863 liaisons quotidiennes).
"Toute vue d'Istanbul doit montrer la tour de Léandre (qui gardait autrefois l'entrée du Bosphore, ndlr), un ferry et une mouette", sourit Adil Bali, spécialiste de l'histoire des vapeurs stambouliotes. "C'est l'une des rares villes traversées par la mer, les ferries y sont indispensables".
Aux commandes du Pasabahçe (le Jardin du Pacha), fleuron des trente bâtiments de la compagnie Sehir Hatlari, le capitaine Ekrem Özçelik a vu le trafic croître.
"Moins de passagers mais plus de monde sur l'eau", résume-t-il: des ferries, des porte-conteneurs et des cargos qui relient la mer Noire à l'Egée via les Dardanelles. Plus les paquebots, les croisières et les yachts.
- Vent et courants -
Selon les autorités, 41.300 bâtiments ont transité en 2024 sur le Bosphore, l'une des voies navigables les plus fréquentées au monde. Soit 113 par jour en moyenne, sans compter les plaisanciers, parfois peu au fait des difficultés de navigation.
"Piloter dans les eaux d'Istanbul demande une certaine expérience", glisse le capitaine. Surtout les jours de Lodos, le vent du sud qui soulève des vagues de deux, trois mètres à rebours du courant dominant.
"Enfant du Bosphore", fils et petit-fils de marin et de pêcheurs, il rêvait gamin de l'uniforme blanc et de la casquette de capitaine. À 52 ans, il savoure "la liberté" de la navigation et "l'aura" du métier: "Être capitaine au coeur d'Istanbul est source de grande fierté, c'est unique au monde".
Surtout à bord du Pasabahçe, sauvé de justesse du désarmement et remis à flots à 70 ans, en 2022, appuie son second, Semih Aksoy, 36 ans: "Il est plus difficile que les autres à manoeuvrer, plus lourd. On le dit +muet+: les virages sont compliqués."
Mais il n'en changerait pour rien au monde, avec ses trois ponts et ses guéridons de bois, témoins des premières classes d'autrefois: "Ce navire a une beauté unique, une atmosphère particulière", insiste-t-il en tançant depuis la tourelle un père dont la fillette se balance sur le bastingage.
"Certains s'installent carrément dans les canots de sauvetage!", assure-t-il.
- Scooters des mers -
C'est aussi la tâche de Burak Temiz de tempérer la frénésie des passagers qui se ruent pour gagner les ponts. Campé au milieu des cordages, le marin de 24 ans guette le signal du capitaine pour abaisser sa passerelle en surveillant l'accostage.
Son trajet d'une vingtaine de minutes est l'un des plus fréquentés, entre Kadiköy (Asie) et Besiktas (Europe). Des scooters des mers viennent de frôler l'étrave du ferry.
"Cet été, des gens sautaient dans l'eau depuis la tour de Léandre, ça a duré des heures. Et puis il y a les filets des pêcheurs".
Avec six membres d'équipage par bateau (neuf pour le Pasabahçe) dont deux mécaniciens, plus ceux aux 53 embarcadères, c'est tout un peuple de marins qui oeuvre aux ferries, que les habitués finissent par connaître et saluer.
Ibrahim Bayus, ingénieur de 62 ans né à Büyükada, la plus grande des îles des Princes, en mer de Marmara, se souvient: "Gamin, j'oubliais souvent mon porte-monnaie mais le capitaine me connaissait".
La navigation est assurée toute l'année, sauf violente tempête, neige ou brouillard. Et encore.
Le capitaine se souvient, un jour de mauvais temps à Büyükada, avoir vu accourir trois étudiants: "Le trafic était suspendu. Ils m'ont dit que s'ils ne pouvaient passer leurs examens, leur année serait perdue. J'ai pris l'initiative de les conduire à Kadiköy. Tous ont réussi. L'un est avocat, l'autre vétérinaire". Et continuent de lui rendre visite.
X.M.Francisco--PC