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En Pologne, ces jeunes joailliers 2.0 qui réinventent l'artisanat de l'ambre
Convoité depuis la nuit des temps par les rois et les guérisseurs, l'ambre nourrit l'imagination d'une nouvelle génération de joailliers polonais dont la maestria numérique réinvente le design de la précieuse résine, entre "prêt-à-porter" et "haute couture".
Dans un sous-sol de l'Académie des Beaux-Arts de Gdansk, sur la côte Baltique, des étudiants manipulent en silence des objets virtuels sur leurs écrans: ce sont des bijoux qu'ils façonnent, font tourner, se tordre ou se recomposer.
Un poste de réalité virtuelle côtoie des engins qu'on croirait sortis d'une époque révolue, perceuses, ponceuses, sableuses, scies mécaniques et une vieille table d'artisan ambrier, équipée d'outils manuels.
Ici, les technologies numériques font délibérément couple avec les vieilles traditions artisanales de l'ambre, dont Gdansk, ancienne cité hanséatique, revendique le statut de capitale mondiale.
"Dès le départ, nous apprenons les processus complets de la stylique (synonyme de design), comment y employer notre créativité, utiliser les technologies les plus diverses", explique à l'AFP Martyna Golinska, étudiante de 26 ans qui participe à ces ateliers de design expérimental.
- "Pirater" les technologies -
Martyna est particulièrement attirée par le fraisage à commande numérique CNC, propre aux industries aérospatiale, automobile et médicale, qui offre des possibilités de conception quasiment illimitées.
Le grand défi, explique sa collègue Paulina Smigiel, est de traduire l'idée artistique originale en langage des chiffres et de la communiquer à la fraiseuse qui, "si on réussit", la reproduit de telle façon qu'"aucune autre intervention mécanique n'est nécessaire".
Ainsi naissent bagues, bracelets, colliers, diadèmes ou masques, faits ou ornés d'ambre plongé ou enveloppé dans des filets ou des touffes d'or, d'argent ou de titane, fraisés ou imprimés en technologie 3D, mariés à d'autres pierres, minéraux ou matières modernes, minimalistes ou complexes.
"Nous encourageons les étudiants à chercher leurs propres clés, leurs propres façons de +pirater+ les technologies diverses, qu'elles soient traditionnelles ou plus récentes ou qui ne se dessinent encore qu'à l'horizon", indique Zuzanna Franczak, 26 ans, diplômée devenue assistante.
"Ca évolue sans arrêt et l'intelligence artificielle s'y invite déjà aussi", ajoute-t-elle.
Une multitude de réalisations et de catalogues témoignent de la créativité des jeunes artistes, ainsi qu'une exposition au Musée de l'ambre dans cette ville de l'estuaire de la Vistule, sur l'ancienne route de l'ambre, l'une des plus importantes voies de commerce de l'Antiquité classique par laquelle on acheminait l'"or de la Baltique" vers la Méditerranée.
Formé il y a environ 40 millions d'années à partir de résines de conifères, l'ambre contient fréquemment des bulles d'air, des fragments végétaux ou des insectes emprisonnés avant la fossilisation. Chanté par Pline l'Ancien, Ovide ou Néron, très prisé en Chine pour ses supposées vertus thérapeutiques, il est aussi recherché dans le monde musulman, notamment pour les chapelets de collection.
A Gdansk, ateliers, boutiques et échoppes consacrés à l'ambre foisonnent à tous les coins de rue du centre historique, attirant de nombreux touristes.
- Transgresser les limites -
Depuis des siècles, "l'ambre est associé à des schémas traditionnels" toujours suivis par de nombreux artisans et artistes locaux, estime Dominika Afeltowicz, étudiante de 21 ans.
Il garde ce charme un peu vieillot, "fête foraine" ou "souvenir des vacances" que beaucoup continuent à apprécier, "mais les jeunes cherchent quelque chose de nouveau", alors il faut "expérimenter, transgresser les limites", affirme-t-elle.
D'origine végétale, donc relativement tendre, l'ambre se prête parfaitement à des expériences diverses, au polissage de précision et au fraisage.
Cette matière légère, aromatique, délicate, qui se décline du rouge sombre translucide à l'orange, au miel et même au blanc opaque, conserve ses qualités tout au long du travail.
"Cette gamme chromatique permet d'en faire des formes similaires mais qui donnent chacune des effets complètement différents, spécifiques, tout à fait uniques", même fabriquées en série, souligne Paulina Smigiel, membre de l'atelier animé par le professeur Slawomir Fijalkowski, designer et artiste bijoutier.
"On ouvre les portes", résume ce dernier. Avec les étudiants, "on apprend ensemble cet art difficile d'oublier et de réapprendre sans cesse", dit-il à l'AFP.
C'est aux étudiants de choisir ensuite leur voie, quelque part entre le design "prêt-à-porter" et la "haute couture".
Selon lui, ces ambassadeurs "du bon design" seront prêts à travailler aussi bien pour l'industrie que pour des galeries d'art à travers le monde.
V.Dantas--PC