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Au Bangladesh, le dilemme des irréductibles partisans de la Première ministre déchue
Mais pour qui va-t-on bien pouvoir voter ? A moins d'un mois des élections législatives, la question est sur les lèvres de tous les partisans de la Première ministre déchue du Bangladesh Sheikh Hasina, que l'interdiction de son parti a plongés dans la plus grande incertitude.
C'est particulièrement le cas dans son bastion de Gopalganj, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale Dacca, où la "bégum de fer" aujourd'hui en exil obtenait à chaque scrutin des scores soviétiques.
"Il va vraiment y avoir une élection ?", fait mine de s'interroger un des soutiens traditionnels de la Ligue Awami, Mohammad Shafayet Biswas, 46 ans. "C'est la confusion la plus totale", insiste le commerçant, "je ne sais même pas qui sont les deux candidats en lice".
Devant sa boutique, un attroupement s'est formé. "Les nôtres ne sont pas là en tout cas", remarque un passant.
Alors au pouvoir depuis 1991, leur championne Sheikh Hasina a été renversée en août 2024 au terme de plusieurs semaines d'émeutes antigouvernementales sévèrement réprimées qui ont fait, selon l'ONU, plus de 1.400 morts.
En exil en Inde, elle a été condamnée à mort par contumace en novembre pour avoir ordonné aux forces de l'ordre de tirer sur les manifestants, ce qu'elle nie. Son parti a été mis hors-la-loi par le gouvernement provisoire du prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, qui lui a succédé.
Dans sa ville natale, qui est aussi celle de son père et premier président du Bangladesh indépendant Sheikh Mujibur Rahman, cette décision ne passe pas.
- Tensions -
"Mais pourquoi ont-ils interdit la Ligue Awami ?", s'emporte Mohammad Shahjahan Fakir, 68 ans, au guidon de son vélotaxi. "Sheikh Hasina, ses amis et ses alliés se sont peut-être trompés", concède-t-il, "mais nous, ses millions de partisans, qu'est-ce qu'on a fait ?"
Comme dans tout le pays, les tensions politiques sont restées vives depuis un an et demi à Gopalganj.
En juillet dernier, la police a ouvert le feu pour mettre un terme à des affrontements qui opposaient des partisans de Sheikh Hasina et des militants d'un nouveau parti rival. Au moins cinq personnes ont été tuées.
Récurrente, cette violence a convaincu certains de prendre leurs distances avec la politique.
"Je pense que beaucoup resteront cachés le jour du vote", confie un jeune homme sous couvert d'anonymat, qui a "milité pendant des années" lorsqu'il était étudiant avant que ses parents ne lui demandent d'arrêter.
Professeur à l'université de Dacca, Sazzad Siddiqui anticipe lui aussi un fort absentéisme le 12 février.
"De nombreux habitants refusent de reconnaître ce que Sheikh Hasina a fait de mal", juge l'enseignant, qui a participé à la commission d'enquête ouverte après les incidents de juillet. "Il est vrai aussi que les autorités ont constamment tenté de les déshumaniser".
La Ligue Awami écartée des urnes, ses adversaires du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et du plus important parti islamiste du pays, le Jamaat-e-Islami, se sont déployés pour occuper la circonscription laissée vacante.
- "Risque d'abstention" -
Déjà deux fois candidat malheureux contre l'ex-Première ministre sous les couleurs du BNP, SM Zilani, 57 ans, veut croire que son heure est arrivée.
Depuis des semaines, il tente de convaincre les électeurs par un patient travail de terrain. "Ils n'ont jamais vu un candidat faire du porte-à-porte pour solliciter leurs voix", dit-il, "je promets à chacun d'eux de les défendre".
Mais il confie toujours sentir le poids des habitudes de l'électorat. "Une campagne est en cours pour décourager les électeurs de venir aux urnes", accuse M. Zilany.
Son rival du Jamaat, Rezaul Karim, lui non plus ne ménage pas ses efforts. Contraint à la clandestinité par Sheikh Hasina qui avait interdit son parti, il a ouvert plusieurs permanences pour se faire connaître.
"Les gens aspirent à un changement de dirigeants, j'espère qu'ils voteront en masse", proclame le candidat, en tendant la main à ses ennemis d'hier. "Nous croyons à la coexistence pacifique", affirme-t-il, "les auteurs de crimes doivent être punis, mais les autres ne risquent rien".
De quoi rassurer les partisans de Sheikh Hasina ? Pas sûr.
Ceux qui affirment avoir tourné le dos à la Ligue Awami semblent encore très hésitants. "J'irai voter", assure une enseignante, en se gardant de dire pour qui.
"Moi je n'irai pas", tranche une autre femme, inflexible. "A qui d'autre qu'Hasina pourrais-je donner ma voix ? Elle est comme une sœur...".
C.Cassis--PC