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La carte Michelin comme "livre de chevet" ou comment se dessine le parcours du Tour de France
"Mon livre de chevet, c'est la carte Michelin": Christian Prudhomme, le patron du Tour de France, et Thierry Gouvenou, son architecte, racontent à l'AFP comment s'élabore le parcours de la Grande Boucle, une machinerie complexe qui obéit aussi à son lot de contraintes.
Lorsque la plus grande course du monde s'élancera samedi de Barcelone, les responsables d'ASO auront aussi déjà dans un coin de la tête les prochaines éditions sur lesquelles ils planchent depuis longtemps.
Car la construction du tracé est un travail de longue haleine qui commence trois ans plus tôt lorsque Christian Prudhomme fixe le lieu du "Grand Départ". Il décide ensuite du sens de la rotation et commence à imaginer des villes-étape en piochant dans les 300 candidatures - 250 en France, 50 à l'étranger - à sa disposition.
Pour choisir, le patron du Tour, qui multiplie les rencontres avec les élus pour ensuite tout consigner dans un fichier Word, prend en compte une multitude de facteurs sportifs, politiques, logistiques...
"Si on ne raisonnait que sport, tous les ans, on serait là", dit-il en balayant de la main la moitié sud de l'Hexagone sur la carte de France épinglée au mur de son bureau. "Parce que là, tu fais tout ce que tu veux: du plat, de la moyenne montagne, du très dur. Sauf qu'il y a aussi la Bretagne, terre de cyclistes, le Nord, qui nous a réservé un accueil exceptionnel l'année dernière, la Normandie, où il y a un monde de dingue à chaque fois, etc. Sur quatre ou cinq ans, on va aller à peu près partout."
La beauté des sites est un autre élément essentiel car "les gens regardent le Tour aussi pour la beauté des paysages", sachant qu'il y a "plein d'endroits où on n'ira jamais" parce que l'immense barnum n'aurait tout simplement "pas la place de s'installer".
Une attention particulière est portée aux étapes du week-end, où il y a le plus d'audience, et celle du 14 juillet.
Il y a les incontournables aussi. "Tu pourrais mettre cinquante cols, s'il n'y a pas le Tourmalet, le Galibier, le Ventoux ou l'Alpe d'Huez, on va te dire qu'il n'y a pas de montagne."
- Clins d'oeil à l'histoire -
Prudhomme est particulièrement friand des clins d'œil à l'histoire. La petite quand le Tour passe par Castelnau-Magnoac, le village natal d'Antoine Dupont avant la Coupe du monde de rugby. Ou la grande avec les sept étapes sur la ligne de front de la Première Guerre mondiale en 2014.
"J'adore quand une étape peut avoir plusieurs lectures."
Et il y a les empêchements de dernière minute, comme lorsque ce paysan breton veut soudainement "louer son champ au prix de la vente".
Le choix des villes pour l'année suivante est entériné au printemps. Le directeur du Tour se donne juste "un peu de mou" jusqu'à début août pour "corriger à la marge en fonction de ce qui s'est passé sur le Tour qui vient juste de finir, comme une arrivée au sommet en plus ou en moins".
Une fois les villes fixées, c'est Thierry Gouvenou qui entre en action.
"Fin août, Christian me donne la liste des villes-étapes. A partir de là, j'y consacre tout mon temps. En gros, je construis le parcours en un mois car il faut que ce soit fini pour le 25 septembre."
Il procède à un premier Tour de France depuis son bureau en utilisant des applications de cartographie ou sportives. Il reçoit aussi beaucoup de courrier de locaux lui conseillant telle ou telle côte méconnue.
Mais, et puisque "rien ne remplace le terrain", il monte ensuite dans sa voiture pour se rendre sur "les points durs", là où "ça peut clocher". Notamment les arrivées en centre-ville qui, depuis quelques années, lui procurent "le plus de travail" à cause des aménagements urbains.
- "Miracles" -
Une fois le cadre fixé, il retourne ensuite faire les étapes de A à Z. "Je ne le fais pas seul. On est par équipes de deux. On note tout, les dangers, les aménagements et on place déjà les sprints intermédiaires et les meilleurs grimpeurs."
Le parcours arrêté, et dévoilé fin octobre à Paris, ne reste alors plus qu'à déminer les inévitables problèmes, comme une corniche qui s'effondre.
"Les départements sont hyper alertes. Il y a souvent dix miracles qui sont faits." Parfois en revanche, la seule solution est de changer le parcours en catastrophe, comme ce sera le cas lors de la deuxième étape dimanche en raison d'une épidémie de peste porcine dans le massif de Collserola, dans l'agglomération barcelonaise.
Pour l'ancien coureur, l'expérience compte énormément. "C'est mon trentième Tour. Il n'y a pas beaucoup de régions que je ne connaisse pas."
La première année de son mandat, il s'est rendu dans les Vosges "tourner 10-12 heures en voiture par jour" pour avoir "une cartographie complète en tête ". "Ce travail me fait gagner beaucoup de temps. Je sais où sont les vallées, comment enchaîner les cols."
Et le travail se poursuit même en vacances où il garde toujours un œil sur les routes. "Mon livre de chevet, dit-il, c'est la carte Michelin."
A.Aguiar--PC