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"JSA", une amitié intercoréenne toujours aussi invraisemblable 25 ans après
Plombé par deux échecs, Park Chan-wook joue le tout pour le tout: un film sur une improbable amitié entre des soldats sud et nord-coréens, réalisé dans un pays où la "glorification" de Pyongyang est passible de prison.
C'était il y a 25 ans. Depuis, le film s'est imposé comme un chef d'oeuvre en Corée du Sud, son réalisateur comme un maître du cinéma mondial et ses acteurs ont atteint des sommets.
Et aujourd'hui, "Joint Security Area" semble plus que jamais d'actualité à un moment où les relations entre la Corée du Sud et le Nord se sont de nouveau dégradées.
"C'est une triste réalité, dans le sens où les thématiques de ce film peuvent encore résonner auprès de la jeune génération", a relevé Park Chan-wook lors d'une récente conférence de presse à Séoul. "J'espère que d'ici le 50e anniversaire, nous pourrons simplement en parler comme d'une histoire du passé".
A sa sortie, "JSA", diminutif du titre et sigle anglais de la Zone de sécurité commune (ZSC) séparant les deux Corées dans la vraie vie, n'a pas suscité les condamnations redoutées. Au contraire.
"Nous nous étions préparés" à la possibilité d'être emprisonnés, a raconté Park Chan-wook ("Oldboy", "Mademoiselle", "Decision to Leave").
A l'époque en échec total, il s'attaque au sujet le plus inflammable en Corée du Sud: la division avec le Nord, alors que le souvenir de la guerre fratricide, soldée en 1953 par un simple armistice, reste vif. Les deux pays restent techniquement en guerre aujourd'hui faute de traité de paix.
Dans son projet risqué, le réalisateur reçoit toutefois un coup de pouce inattendu.
Trois mois avant la sortie en septembre 2000, le président sud-coréen d'alors, Kim Dae-jung, tient à Pyongyang un sommet historique avec son homologue nord-coréen, Kim Jong Il.
Surfant sur une vague d'apaisement transfrontalier, "JSA" rafle presque tous les prix nationaux, en plus d'être nommé dans la catégorie du meilleur film à la Berlinale et de devenir le long-métrage sud-coréen le plus rentable.
Les acteurs Lee Byung-hun et Song Kang-ho, au casting de cette production osée, sont devenus des stars, se retrouvant respectivement à l'affiche du phénomène "Squid Game" et du multi-oscarisé "Parasite"
Lee Byung-hun a raconté avoir vu "JSA" en salle 40 fois, tellement il était enthousiasmé par son succès et curieux des réactions du public.
Même Kim Jong Il, qui ne cachait pas sa cinéphilie, l'aurait regardé.
- "Tabou" -
"JSA" se déroule sur le tout petit espace de cohabitation intercoréenne éponyme -- reproduit pour le tournage --, situé dans la Zone démilitarisée (DMZ) coupant la péninsule en deux.
Malgré son nom, la DMZ reste l'une des régions les plus fortifiées au monde et la ZSC le seul endroit ou soldats nord et sud-coréens se rencontrent en personne.
Le film met en scène deux Nord-coréens venant en aide à un soldat du Sud blessé après avoir marché sur une mine. Une amitié secrète se noue autour de K-pop et de desserts au chocolat, jusqu'à une fin tragique.
"Avant +Joint Security Area+, montrer des soldats nord-coréens dans le cinéma sud-coréen était assez tabou", rappelle à l'AFP Nam Dong-chul, à la tête de la programmation du Festival international du film de Busan.
Mais Park Chan-wook "a cassé cette barrière en dépeignant des soldats nord-coréens ordinaires auxquels on peut s'identifier"."En même temps, c'était un blockbuster à succès et bien fait, qui a marqué une avancée importante dans l'histoire du cinéma coréen dans la manière d'aborder la division Nord-Sud", assure-t-il.
Dans les années qui suivent, la Corée du Sud devient progressivement un leader culturel mondial et, pour certains, c'est "JSA" qui a posé les bases.
Le long-métrage a été "une force motrice derrière la création de films dans l'industrie du cinéma coréenne, qui combine la vision artistique du réalisateur et la viabilité commerciale", estime Jerry Kyoungboum Ko, responsable cinéma du studio sud-coréen CJ ENM.
- "Triste réalité" -
La Zone de sécurité commune a été le théâtre d'authentiques moments de détente diplomatique.
En 2018, c'est là que se sont rencontrés l'actuel dirigeant nord-coréen Kim Jong Un et l'ex-président sud-coréen Moon Jae-in.
L'année suivante, Kim Jong Un et le président américain Donald Trump se sont serré la main au-dessus de la ligne de démarcation, une première dans l'histoire.
Mais c'est aussi là que des soldats du Nord ont ouvert le feu sur un déserteur, en 2017.
Et en 2023, les militaires ont été réarmés des deux côtés, mettant fin à un accord hérité de temps moins troublés.
A l'étranger, on demande souvent à Park Chan-wook si le plateau était la vraie "JSA": "Je réponds toujours en disant que si nous avions pu tourner sur le site réel, ce film n'aurait peut-être pas été nécessaire du tout".
C.Cassis--PC